CHAPITRE XXXV
de ronge , de bleu et d'ocre jaune , je cherchais à me rendre ressemblant ; je me disais que , puisque Guimard était parvenue à conserver toujours ses vingt ans , grâce à l'obligeance de la peinture, je pourrais obtenir beaucoup de cet art , moi qui ne lui demandais que de me vieillir.
Mai":, bien que ma figure n'ait jamais e'té pleine, les traits d'imitation n'arrivèrent pas bien d'abord ; il est vrai que j'en étais à mon premier essai sur la manière de monter une palette ; toutefois je ne me décourageais pas; j'effaçais, je revenais, et j'attendais que ma main fût plus exercée et mon coup d'œil plus sûr. J'étais plus content de mon habit , de mon chapeau et de mes bottes; tout cet accoutrement s'habituait à moi, pour ainsi dire, je le ployais à mes attitudes. J'avais remarqué combien les vêtemens flambans neufs nuisent à l'aisance; il me semble, et ceci trouve souvent son application au théâtre, que dans certains personnages l'habit fait véritablement partie de l'individu , il doit être rompu aux habitudes de son corps , il faut avoir l'air d'y être né : c'est une sorte de peau extérieure, obéissant à tous les mouvemens quand ils sont décidés , ou les indiquant lorsqu'on est au repos; un habit devrait signaler l'âge , l'état, et chez le vieillard porter, o^crai-je le dire, des rides. Je voudrais que le costume de théâtre fût comme le plumage de l'oiseau. Examinez un oiseau : est-il une plume qui ne frémisse au moindre caprice? enfin je désirerais presque que chaque pli d'un vêtement eût sa physionomie générale et ses nuances. Jamais rien de gourmé, rien d'empesé , rien qui ait l'apparence de sortir des mains du tailleur, laissez cet endimanché aux gens du monde; au théâtre , il faut que les manchettes même prouvent quelque chose, et comment dessinerontelles l'intention d'un geste, si elles sont encore raidies du fer à repasser?
Cependant les répétitions étaient commencées, et ma diantre de figure n'arrivait pas! Je n'aurais pas voulu donner à mes ennemis la jouissance de dire que j'avais fait un
pas de clerc; je n'aurais pas voulu porter tort à l'auteur, qui primitivement avait songe à Dugazon, comme l'homme de notre théâtre qui savait le mieux décomposer son visage. Je. désirai surtout répoudre à l'amitié' de Contât, et ne point donner un démenti à la confiance qu'elle avait eu moi, et cependant je ne voulais mettre encore personne dans la confidence de mes essais. Un peintre aurait pu m'y aider ; mais il aurait pu redire aussi mes lâtonnemens, mes difficultés d'arriver au but, et je crois qu'eu l'ail d'art, au théâtre surtout, il faut paraître arriver aux effets de prime saut et comme par un coup de baguette.
Je suais donc sang et eau à deviner un procédé qui me fit arriver à mon but, quand une pensée heureuse me sauva ; je ne sais si elle réussirait à tout le monde , je n'oserais la donner comme bonne, mais je la donne comme m'ayaut réussi.
Je pensai donc que , si je pouvais me placer dans la situation d'esprit habituelle de Frédéric, je parviendrais à donner à ma physionomie quelque chose de celle de ce grand homme : ceci était, je crois , se mettre enfin dans la bonne route ; mais j'avais encore à battre les buissons. Me voilà rêvant de sièges, de batailles, parlant de gloire à mes généraux, commandant à mes escadrons, les dirigeant, faisant avancer l'infanterie, plaçant l'artillerie sur les hauteurs , poussant mes cavaliers , rompant , brisant les lignes ennemies , tirant l'épée, prêchant d'exemple aux soldats, et, avec eux, chantant victoire.
Mais je ne ressemblais pas : tout ce mouvement , toute cette chaleur, faisaient aller de droite et de gauche mes grimes, et détruisaient l'harmonie de ma peinture. J'étais lisible à voir ; néanmoins je poursuivis , je cherchai encore. Je tenais à mon idée; je poussai le besoin de m'inspirer jusqu'à donner à mon domestique le nom du houzard de la chambre de Frédéric. Comme Frédéric je jouai de la flûte, ou du moins je fis pousser à une misérable flûte blessée des cris à épouvanter nies voisins ; mais je continuai , parce