‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 260 sur 279 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

composer des vers et de trouver dos mots quand on est roi et qu'on risque sn couronne , quand on est général et qu'on met en jeu sa réputation, m'ouvrirent les yeux; je vis que j'étudiais comme si j'avais tu à représenter un Charles XII ou un Louis XIV; que , chez Frédéric , il ne devait y avoir rien déjeune, rien de passionné, rien de gigantesque; qu'on devait trouver clans sa figure moins de sentiment que de réflexion ; car ce prince ayant fait de la guerre un art savant, qui exigeait plus de pensées profondes que de résolutions hardies, plus de génie que de valeur, devait méditer une bataille comme J.-J., Montesquieu ou Buffon méditaient leurs livres. Je me raisonnais ainsi : voit-on le poêle fameux lever fièrement sa tète? l'astronome célèbre chercher le ciel? un grand acteur se tient-il toujours comme s'il était en présence du parterre? Non ; chacun d'eux regarde en dedans ; tout ce qu'ils cherchent est pour ainsi dire en leur amc ; chez tous, c'est un grand parti pris par un grand caractère. La meilleure manière de trouver la figure de Frédéric était donc de le considérer comme nn sublime mathématicien, un habile joueur d'échecs , et de mettre sur son visage ce qu'on remarque dans la physionomie de ceux qui ont l'habitude de faire souvent mat leurs adversaires.

Ceci trouve, je mis en réalité une table d'échecs sur ma toilette , et , bien que je ne fusse aucunement habile à ce jeu savant , tout en me grimant d'après mon estampe , je combinai des chances et je regardai dans la glace.... miracle ! je ressemblais; je ressemblais complètement! Je n'oscrais pourtant pas attribuer cela tout- à-fait à ma trouvaille subite ; peut-être la longanimité de mes études avait-elle contribué à ce succès; peut-être qu'ayant longtemps couvé cette pensée , enfin mon travail était mûr; peut-être que, cherchant toujours, le hasard me lit trouver ce moyen, que je crus bon , au moment où ce que je cherchais venait d'éclorc naturellement. Quoi qu'il eu soil , je livre ce fait à ceux qui font des études sur l'art ; j'ajouterai

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seulement que je me trouvai bien de cette inspiration , qu'elle me donna assez de confiance en mon jeu pour essayer, avant le moment décisif, la puissance de mon imitation.

Un soir, je -fis prier Saint-L de passer chez moi ; je

lui lis dire tjue j'avais quelque chose d'important à lui communiquer, que je comptais sur sa complaisance; à l'heure convenue , il arriva. Ou le pria d'abord de tn'attendre un instant dans le salon; cette pièce, assez vaste, avait un l'eu à moitié cheminée et ctincelait de bougies. Cependant, je

n'arrivais pas ; Saint-L s'impatientait. Hélas! j'étais

bien près de lui , dans une chambre adjacente ; mais le cœur nie battait : je craignais de voir détruire d'un seul coup toutes mes illusions , de me voir détrompé. Enfin , Saint-

L voulant partir, je me décidai et j'envoyai mon ballon

d'essai.

C'est-à-dire que j'avais préparé une petite scène, et que le seul homme que j'eusse enlin mis dans ma confidence , M. le chevalier île Bouffi ers (maintenant académicien), entra. Saint-L ne le connaissait pas.

— Monsieur, vous attendez? dit-il en paraissant. — Oui, Monsieur, et avec assez d'impatience. — Oh ! vous savez , ajouta M. de Boufflers, que notre devoir est d'attendre. — Notre devoir! Qui êtes-vous donc, vous, Monsieur? — Mais je suis l'ambassadeur d' .Angleterre.

Saint-L , étonné, recula de deux pas. Sans cloute il

crut qu'il avait devant lui un fou ou un mystificateur; il allait répondre , quand mon valet-de-çhambre , couvert d'une riche livrée, empruntée à notre magasin, ouvrit avec fracas les deux battans de la porte.

— Le Roi ! cria-t-il avec une voix de chambellan.

Je parus habillé comme si j'avais été prêt à entrer sur le théâtre; ma démarche lente el mesurée, ma taille penchée du côté gauche , ma tête suivant la même direction , mes genoux fléchissant sous, le poids de mon corps, le coin de ma bouche relevé , mou œil brillant et se promenant

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