CHAPITRE XXXV
avec rapidité sur tous les objets de l'appartement comme pour eu faire une rapide inspection , et retombant ensuite sur les individus avec ce sourire demi-narquois, demi-biéuveillant qui appartenait à Fre'déric firent sans doute leur effet , car l'homme sur lequel je voulais ope'rer tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil, et ne put parler d'abord, que par exclamatious. Je profitai de cela pour entamer avec le prétendu ambassadeur d'Angleterre, un dialogue qui est une anecdote aussi , et pour laquelle nous n'eûmes pas même le mérite de la mise en scène.
Frédéric. — En vérité, M. l'ambassadeur, vous avez été un peu Brelon, hier; une lillc d'honneur s'avise d'essayer un tout petit peu d'un mariage de la main gauche, et vous le découvrez ! et vous le dites! je vous félicite de vous connaître si bien en hydropisie.
L'ambassadeur. — L'aventure qui vient d'arriver....
Frédéric. — Est fort ordinaire; il n'y a point de cour, point de couvent même où cela n'arrive ; moi qui suis trèsindulgent pour Ifs faiblesses de notre sexe , je ne lapide point les fil les d'honneur qui font des enfaus : elles perpétuent l'espèce quand nous autres , farouches politiques, la détruisons par nos guerres funestes.
L'ambassadeur. ■ — Votre Majesté ne doit pas médire de la guerre, elle y est heureuse et....
Frédéric. — A propos.... les Français viennent de vous faire éprouver un écbec ; vous aviez pourtant de braves soldats, mais tout le monde bronche! Monsieur, quoi qu'il en soit , je prends beaucoup de part au malheur qui vient d'arriver à votre nation.
L'ambassadeur. — Nous aurons notre revanche , s'il plaît ;i Dieu.
Frédéric. — Dieu!.... je ne vous connaissais pas encore cet allié-là.
L'ambassadeur. — C'est du moins le seul qui ne nous coûte rien.
{L'Angleterre payait des subsides considérables au roi de Prusse, pour qu'il gardât la neutralité.)
Frédéric. — Aussi vous en donne-t-il pour votre argent.
Après le dernier mot de ce dialogue , débite avec le jeu
de physionomie obligé , je me retournai vers Saint-L ,
et lui fis signe. Il avait bien vite compris ce que j'avais voulu essayer, et depuis un moment il applaudissait légèrement comme pour nous exciter, sans nous interrompre; mais quanti j'eus fini, il se leva , vint à moi , et me prenant par la main , me frisant tourner et me regardant , il disait à chaque tour : — Bravo ! c'est cela ! bravo! parfait! bravissimo ! mon ami, c'est ça ! c'est ça ! J'ai eu quelquefois affaire à ce seigneur-là : c'est à renouveler mes peurs!... bravissimo !
J'acceptai assez volontiers le compliment , et dès-lors pressai les répétitions que j'avais retardées; enfin , après quatre-vingt-dix jours de règne incognito , j'étais prêt à montrer le grand roi sur la scène française.
Peut-être, pour mettre mieux au fait d'une petite difficulté assez comique, dois-je dire à ceux qui auraient oublié les Deux Pages , l'aventure sur laquelle la pièce fut faite.
Frédéric sonna un jour , et personne ne vint. Il ouvrit sa porte et trouva son page de service endormi dans un fauteuil ; il allait le réveiller, lorsqu'il aperçut un bout de billet qui sortait de sa poche. Curieux de savoir ce qu'il contenait, il le prit doucement et le lut : c'était une lettre de la mère du jeune homme ; elle le remerciait de ce qu'il lui envoyait une partie de ses gages pour la soulager dans sa misère; elle finissait par lui dire que Dieu récompenserait sa bonne conduite. Le roi , après avoir lu , retourna doucement dans sa chambre, prit un rouleau de ducats, et le glissa, avec la lettre, dans la poche du page; puis, rentre de nouveau chez lui, il sonna si fort que le jeune homme se réveilla.