CHAPITRE XXXV
— Tu as bien dormi , lui dit le roi.
Le page voulut s'excuser; embarrassé , cherchant une contenance , il mit la main dans sa poche et sentit le rouleau; il le tira, pâlit, regarda le roi en pleurant, sans pouvoir prononcer un mot.
— Qn'as-tu ? dit Frédéric. — Ah ! sire, répondit le jeune homme en se précipitant à ses genoux, on veut me perdre; je ne sais ce que c'est que cet argent que je trouve dans ma poche. — Mon ami , dit le prince avec bonté , Dieu nous envoie quelquefois le bien en dormant ; fais passer cette somme à ta mère , salue-la de ma part , et assure-la que j'aurai soin d'elle et de toi.
L'auteur avait ajouté à cette anecdote charmante , mais trop unie pour la scène , ce premier acte qu'il craignait tant à la Comédie-Italienne si Mme Dugazon ne jouait pas; il amenait la mère et la sœur du page à Berlin, chez d'honnêtes aubergistes qui les reçoivent avec une délicatesse respectueuse , et qui , apprenant que l'une est la femme et l'autre la (ille d'un noble officier, leur ancien protecteur, se rendent caution pour elles dans une affaire aussi injuste que malheureuse. Il avait fait contraster avec le personnage du p;ige timide celui d'un sien compagnon , jeune étourdi, plein d'esprit et de vivacité, faisant des folies d'une manière si aimable, qu'il ne cesse jamais d'intéresser et de plaire.
Ceci expliqué , je reviens à ma première grande expérience sur le parterre.
L'affiche enfin c-t posée aux quatre coins de Paris; le public s'empresse : trois fois le garçon de théâtre a pousse son cri ; nous sommes prêts, nous voilà descendus. La Comédie-Française ne peut offrir un plus joli ensemble ; nous nous sommes piqués d'honneur : Contât, Dazinconr, Emilie Contât, Mme Petit ; Raucourt dans le personnage de la inère ; Mmc Be'lecourt , remplissant un bout de rôle de gouvernante ; et enfin , moi , le r.oi ! telle est la phalange
qui va combattre pour la gloire posthume du roi de Prusse, La toile se lève !
Nous fûmes complètement heureux au premier acte : Dazincouret Contât l'enlevèrent; cette dernière surtout fut supérieure; franche, gaie, rieuse; femme de cœur, belle, bonne et taquine, et chanteuse, oui, vraiment chanteuse! car la pitipart des airs de Dezède avaient été conserves. C'en fut assez pour le succès de celte première moitié de la pièce ; mais à la seconde moitié on attendait Frédéric.
Dirai-je que Frédéric n'avait pas peur? Ce fut la première fois peut-être qu'ayant à créer un ro'e d'une grande importance, je ne me sentis pas saisi d'un certain tremblement. Mon travail , si long et si consciencieux , m'avait-il donne une trop grande confiance? mon transport au cerveau de trois mois avait-il épuisé toutes mes émotions? ou plutôt un avertissement de ce Dieu qui veille sur les artistes ne tenait-il pas en bride une crainte qui aurait pu nuire à la reproduction scénique d'un rôle si exact et si compose? Quoi qu'il en soit , je riais, je causais fort gaîmenl , je m'amusai même de l'effroi de l'auteur, devant qui je voulus cacher comment je jouerais son rô!e ; il n'avait pas autrement confiance en moi , et. pour le tenir dans l'incertitude jusqu'au bout, je marchais à mon ordinaire, la tête haute, le corps droit , pirouettant même , comme par mégarde. Le malheureux souffrait ; je le vis , j'en eus pitié , et j'allai enfin vivement à lui pour le rassurer un peu; je ne sais quel air je pris pour cela , mais je le vis s'enfuir à toutes jambes, en criant : ■ Je suis perdu ! »
Je ne pouvais pas courir après lui, et quelque chose me disait que je me ferais pardonner bientôt en lui faisant porter une bonne nouvelle. D'où me venait cette idée de succès si arrêtée? Certes ce n'était pas de l'amour-proprc : j'étais sûr de réussir , à peu près comme nu chasseur bien habitué est sûr d'abattre. Je me sentis tellement Frédéric II, une fois mon costume complet endossé , que j'avais eu toutes les peines du monde à prendre l'air leste et dégagé