CHAPITRE XXXV
anecdotes, des faits, des observations, que peut-être il avait amplifiés, ou vus à sa manière, et après s'être en petit comité égayé sur tout le personnel de la cour prussienne , comme il avait la haine de l'inédit et l'amour de la célébrité, il voulut rég;iler le public de ce qui n'aurait dû être que confidentiel.
Tout Paris blâma cette publication; mais le scandale pousse à la vente; Louis XVI. d'autant plus indigné , que le prince Henri était venu réclamer l'hospitalité de la France , donna ordre au parlement de prononcer sur ce livre et de provoquer un arrêtqui le condamnât à être lacéré.
Sur ces entrefaites, le prince Henri, qui se promenait partout en simple particulier, alla visiter le Palais-de- Justice ; le hasard fit passer en ce moment M. Séguier, tenant sous le bras le livre dont il venait faire le rapport.
— Mon prince , dit-il , en montrant l'écrit incriminé , je vais remplir une mission qui sera agréable à Votre Altesse. — Fort bien! monsieur, répondit le prince; cependant on pouvait se passer de donner tant de prix à un tel ouvrage; c'est de la boue , mais ça ne tache pas.
Je ne puis être juge compétent dans une pareille cause , mais je fus enchanté de voir que du moins ce n'était pas à moi qu'ij fallait attribuer l'inflexibilité de ce roc, sans cela ma grande journée eût été gâtée.
Pour terminer ma parenthèse et pour finir, il faut que je dise un mot de mon auteur ; je le vis le lendemain de notre triomphe'commun : il avait appris le succès de son ouvrage chez le comte d'Oels lui-même , et il venait m'embrasser, me féliciter, s'excusant de. la manière la plus aimable de n'avoir pas cru en moi ; je lui dis qu'un autre à sa place aurait craint comme lui ; nous nous mîmes à nous faire mille complimens de lune de miel , c'était à qui n'aurait pas le dernier; mais il finit par l'emporter sur moi. — Tenez, nie dit-il , je suis chargé d'un message bien agréable, le prince Henri désire que vous acceptiez cette tabatière, elle lui vient de son frère, personue ne saura s'en servir mieux que
488 MÉMOIRES DE FLEÏÎRY.
vous. S. A. vous remercie surtout d'avoir joué de manière à rendre sensible cette parole du grand Frédéric : «Qu'il y a de l'amc au fond de toutes les grandes choses. »
Les expressions me manquèrent, non pour remercier du cadeau, qui était un véritable cadeau de souverain , jugez ! un portrait du roi , miniature précieuse, un entourage de diamans! mais j'étais touché jusqu'aux larmes de la façon dont il était fait; j'étais touché parce que celte tabatière me remettait en mémoire une scène de mon enfance , mon père , ma mère, ma sœur, mes frères, le bon roi Stanislas, et son : « Dieu vous bénisse, petit ! » La charmante Mme de Boufflers et son baiser si encourageant , ce présent du prince me rappelant un premier succès de théâtre , venait associer toute ma famille à mon triomphe récent, c'était le commencement et le milieu d'une carrière , liés ensemble par un souvenir, et l'auteur , malgré son enthousiasme, aurait peut-être ri de moi s'il avait vu se mêler dans ma tête , avec ces images riantes, ce fameux : • Atchit! » oracle de bon augure.
Je n'ai pas encore dit le nom de l'auteur des Deux Pages , la littérature l'ignore encore , et c'est une dette pour moi de lui rendre sa gloire; cet ouvrage, qui fut , avec la Partie de Chasse , le signal des drames de galerie, appartient à M. le baron Ernest de Hanteufed , et non point à Sauvigni , d'après Grimm; non point à Faure, d'après les fausses notions données à M. Etienne ; non point non plus à Dezède , d'après tout le monde et l'affiche; Dezède n'a fait et ne pouvait faire que la musique des Deux Pages , mais il fallait bien livrer un auteur aux applaudissemens du public. Or, ce seigneur auteur ne pouvait pas dire son nom : il vivait par indulgence. Soyons clair. On connaissait en France le baron Ernest, mais M. de Manleufed , jeune homme aux brillantes espérances, devait n'être plus de ce monde, i\ était censé mort. Or, c'était tout simplement un gentilhomme d'illustre cl antique race, parent à un degré qui le rapprochait du trône du dernier grand duc