CHAPITRE XXXV
dcCourlande dépose par la politique russe, condamné lui-même par la suite de cet acte de haute puissance, mais accueilli , et l'on peut dire sauvé par Frédéric II , qui lui donna asile à Berlin ; il vint plus tard en Fiance, où il fit en l'honneur de sou bienfaiteur la pièce qui a consacré, ma fortune théâtrale.
Je ne donnerai point l'ennui de faire lire ou de relater les pièces justificatives de cette propriété littéraire. Toutefois avant de clore ce chapitre voici une preuve plus originale que les autres , et, pour cela , je l'ai conservée.
Les premières maisons de France se disputaient le plaisir de recevoir M. de Mantcufed ; mais lui aimait par-dessus tout le cercle de Mme la comtesse de La mark , fille du vieux maréchal de Noailles. Il s'en serait voulu de manquer à un de ses jeudis, sorte d'original pique-nique où la musique , la conversation , la peinture et la littérature apportaient chacune son écot, où chacune tour à tour prenait le pas et le cédait, où la plus aimable égalité régnait sous la présidence d'une femme qui maintenait les droits de tous, et faisait bonne part à chaque convive. Ce fut chez elle que le baron Ernest lut pour la première fois sa pièce. Jamais peut-être lecture faite par Voltaire lui-même n'obtint autant d'applaudissemens; jamais auteur ne fut plus de circonstance. La guerre d'Amérique avait laissé dans les cœurs l'amour de tout ce qui était guerrier ; ou commençait à ne pardonner aux rois d'être rois que s'ils montaient à cheval; mais Frédéric était mieux qu'un roi : c'était un auteur français, un gagneur de batailles tenant à honneur de nous plaire , rêvant de conquêtes pour arrondir sa Prusse, et de gloire pour que Paris lui criât : «Bravo ! » Noire noblesse le considérait encore connue un héros destiné à remonter la foi des peuples pour les monarchies. Ainsi , les Deux Pages dramatisèrent à propos la pensée de tout le monde.
Mmc la comtesse de Lamarck, fière qu'un homme dont elle faisait grande estime eût obtenu un tel succès, le plai-
gnit de ne point être en situation de jouir de sa gloire au théâtre en entendant proclamer son nom :
— On me nommera , dit M. de Manteufed. — Mais vous n'y pensez pas ! — J'y pense si bien que l'on enfreindra pour moi les règles ordinaires : je serai nomme' dès la première scène. — Oh! par exemple! — Parions? — Je le veux bien. Risquez-vous beaucoup ? — Je suis sûr de mon fait. C'est vous, madame, qui risquez un baiser. — Un baiser... soit. — Je serai dans votre loge, Mmela comtesse, et c'est devant votre société', au moins, que je ferai solder mon pari. — C'est conclu.
Le jour de la première représentation arrivé, après la belle peur que je donnai à cet auteur quand je pris des airs si lestes dans le foyer pour le taquiner un peu , il alla se rassurer dans la loge de Mme de Lamark. La toile se lève et la pièce commence. Le premier personnage enlre en scène : c'est l'hôte. H appelle ses quatre garçons, dont l'un est allemand, un anglais, un italien et un français; c'est par le français qu'il commence, et s'écrie : « Ernest ! Ernest! »
— Eh bien ! dit le baron à la jeune comtesse , suis-jc nommé, ai-je gagné?
La pièce alla aux nues , le parieur eut un beau succès; il en eut deux, la comtesse paya sa dette.
MADAME DE SÂINTS-ÂMÀEAK3HE.
La Harpe. — Les omelettes de Champeenefz. — Le Vanxhall d'hiver. — Histoire racontée par le peintre. — Chiffres littéraires. — Lettre de saint Augustin. — Singulières charités.' — Charités poétiques. — Sublime coupe de cheveux. — Amélie. — Présentation originale.
Je me réconcilie avec La Harpe; j'aurais tort maintenant d'accuser sou irascibilité; il a raison de se fâcher, qu'il se fâche , et que chacun de ses traits de caractère nie soit l'occasion d'une intimité semblable à celle dont le souvenir m'est si cher encore : trop heureux si la (in n'en eût été si douloureuse !
Remontons à l'hiver rigoureux de 83 à 84.
Nous Tenions déjouer an bénéfice des pauvres le Coriolan de l'auteur superbe, et comme La Harpe n'a jamais fait d'ouvrage qui n'ait donné naissance à quelque épigramme, son Coriolan , reçu avec froideur , bien que l'assemblée fût nombreuse, attira sur lui cette petite boutade de M. de Cbampcenelz ;
492 MÉMOIRES DF FLFURY.
Pour les pauvres, la Comédie Joue une pauvre tragédie; C'est bien le cas en vérité De l'applaudir par charité.
Ici j'userai oh j'abuserai d'une habitude à laquelle nies lecteurs doivent être faits maintenant : je m'arrêterai un peu sur M. de Champcenelz.
Je l'ai beaucoup connu , cet amusant diseur de riens, cet homme qui passa toute sa vie à faire claquer au nez des gens ses frivoles baguenaudes ; il a souvent été dessiné et dessiné dans toutes les attitudes, mais je trouve qu'on n'a jamais bien observé celui qui nous déridait si souvent.
Chaque homme accroebe à sa marotte les grelots qu'il aime à faire tinter : ceux de M. de Cbampcenetz sonnaient l'épigramme, non pas qu'il l'appréciât autrement, mais parce que par elle il voulait être quelque chose de littéraire. Je crois qu'après avoir essayé beaucoup de lotit , il linit par comprendre, qu'il n'aurait jamais de talent , et en prit son parti en brave et en homme adroit; puis, non pour se venger, car il n'avait pas de fiel, mais afin de trouver place au rang des dignitaires de la pensée, il s'arrangea pour devenir le gai Zoïle de tout ce qui s'élevait un peu dans les lettres. Personne ne donnait mieux le coup d'épingle que M. de Cbampcenetz; aussi tout ce monde si vulnérable le mit-il de chacune de ses parties de fine littérature. On a beau dire que l'on fuit toujours les hommes ù mordantes saillies , je les ai toujours vus bien reçus , et , ledirai-je? respectés. Ce sont les chiens de berger de la société , ils mordent tous ceux qui sortent de la ligne , et font la police de l'amour-propre des salons : pas de cercle qui ne lût ouvert à M. de Champcenetz.
1! connaissait bien, lui , cette partie philosophique de sa mission ; aussi augmentait-il sa réputation de celle que ses auditeurs espéraient voir diminuer à d'autres. Où la foule s'avisait d'admirer au travers d'un prisme, M. de Champ-