‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 27 sur 279 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

être un peu avant l'heure. A peine à cet âge où l'on donne des espérances, elle donna de l'amour au jeune médecin de sa mère, et en prit ; mais cette dernière , que l'expérience de ses propres erreurs tenait en éveil sur les quinze ans de sa fille, devint un Argus. L'Esculapc amoureux s'en aperçut, et pour avoir plus tôt fait , il enleva la tendre enfant.

Amour et bonheur visitèrent quelque temps le jeune ménage; mais rien ne s'use comme l'illicite sans entraves. Cet homme devait adorer toujours , et Clermonde ne fut aimée par lui que juste assez pour sentir le besoin de l'être davantage. Suis expérience , elle en était à ce temps où l'on ne sait que se montrer jolie. L'ennui vint du côté de l'amant , les regrets du côté de la maîtresse : elle se montra jalouse et pleura ; il devint tyran et menaça ; puis enfin , comme cela arrive souvent (je devrais dire, comme cela arrive toujours) , pour avoir trop prolongé le tète-àtête, elle se trouva seule.

Le théâtre était alors un asile ouvert aux repentirs de ce genre, et, à quelque temps de là, Clermonde se plaça hors de la classe des actrices ordinaires, et devint au théâtre un sujet très-précieux. Pour moi , ne faisant que confirmer celte biographie favorable , que j'emprunte , en y changeant quelque chose, à Desforges, auteur-acteur et bientôt mon rival, je déclare avoir connu très-peu de comédiennes à mettre en parallèle avec elle. Il n'était pas possible de voir une créature plus parfaite et plus céleste en tout point. A cette époque , son esprit , ses talents et sa beauté attiraient tous les hommages ; elle régnait en souveraine à Amiens. Je dis en souveraine, eu prenant les choses au pied de la lettre : Clermonde faisait alors ce que depuis on a appelé du cumul ; elle jouait les premiers rôles sur la scène et au boudoir. Déifiée dans la salle, adorée dans les coulisses, il n'eût tenu qu'à elle de réaliser la fable de. Danaé; mais elle avait une façon de penser peu à la mode ; le plus pur désintéressement accompagna et ennoblit toujours le don de son cœur, et quand autour d'elle , toutes

les femmes n'étaient occupées qu';i recevoir des hommages, celle-ci cherchait d'abord ;ï les discerner.

Son choix s'était arrête sur l'un des hommes les plus distingués de l'époque par son raug et par son caractère, mais aussi , s'il m'est permis de dire ce que tout le monde sait , par de nombreuses folies. Cet amant titré et en titre était M. le comte de la Tonche-Tréville , plus t;ird contreamiral ; il avait connu MIîe Clermonde au théâtre de Versailles. Depuis qu'elle était engagée ;'i Amiens , il y faisait de fréquents voyages; honnir prudent, quoique militaire, quand il faisait quelque vo\;ige , il exigeait un serment de lidéiilé à toute épreuve ; puis , sans doute pour la même même raison, et parce que deux précautions valent mieux qu'une, s'il revenait; c'était toujours;) ('improviste : rien ne tient comme cela une constance de femme en haleine.

Comment savais- je ton'; ces détails ? Ceux que je mets peu à peu au fait de mon caractère, ont peut-être deviné... Hélas! j'avais rapporté à M,le Clermonde le gant qu'elle avait laissé tomber.

Dir.ii-je qu'alors , soit à cause de ma jeunesse, soit pour les espérances que je donnais , il n'était pas un directeur qui ne me reçût volontiers. Je n'avais qu'à frapper a une porte pour qu'elle me fût ouverte , et on voit que je ne m'en faisais pas faute.

Mais c'était celle du boudoir de Clermonde qu'il fallait faire ouvrir à deux battans.

Cette actrice charmante m'inspira bientôt tous mes rôles d'amoureux, et devint pour moi l'objet d'un culte d'autant plus ardent, que c'était une première passion. Etais-je s;ins espoir? Non. Une de mes grandes chances de succès a toujours été de croire à mon étoile ; j'avais en pensée que l'horoscope de Voltaire tue porterait bonheur au théâtre , et le baiser de Mme de B^ufflers dans le monde. Ici pourtant j'étais à mon apprentissage , et j'avais deux rivaux : l'amant en titre, et un troisième adorateur que j'ai déjà

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