‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 28 sur 279 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

nommé, Desforges, acteur-auteur, qui fit ensuite la Femme jalouse.

Desforges était avant tout homme d'esprit : fils naturel du docteur Petit , l'un des meilleurs anatomistes de son temps , élevé avec beaucoup de soins , et desliné au barreau par son père, il avait sur moi tous les avantages d'une éducation solide et variée ; j'avais sur lui ceux du théâtre, où je réussissais mieux. Je quittai Troyes pour suivre Clermunde. Il avait quitté la Comédie-Italienne pour venir auprès d'elle. Peu de différence d'âge d'ailleurs , ardens tous deux , aimant à l'adoration ; moi , tenace comme on l'est à un premier amour ; lui , entêté comme on l'est au second; supposez avec cela Clermonde sensible; faites-la un peu connaisseuse, le niveau était difficile a tenir : Héraclius ne fut pas plus embarrassé.

Si les absens ont tort , M. de Tréville allait avoir tort , et la sagesse des nations pourrait bien amener en ma faveur quelque chose qui ne l'est guère.

Un soir, c'était l'hiver ; une bougie dont le long lumignon témoignait qu'on n'en prenait pas autrement de soin, éclairait à peine une chambre à coucher délicieuse. Le feu jetait de temps en temps , et comme par capricieux accès , quelques-unes de ces lueurs inconstantes qui donnent une apparence de mobilité à tous les meubles d'un appartement ; un grand sofa à la Louis XV , avec sa housse traînante, paraissait s'agiter devant nous, et la couverture de la jolie couchette avait l'air de se faire d'elle-même.... C'était d'une illusion à exciter toute audace déjeune homme, et à ébranler toute vertu de jeune femme; et puis, je ne sais si on l'a éprouvé comme moi , niais il y a dans le feu, quand on est là, assis à côté l'un de l'autre, un besoin d'intimité qu'on n'éprouve pas ailleurs ; malgré soi , on a il. s confidences à se faire, des aveux à échanger ; il fait si froid ailleurs ! La nature est si âpre ! elle semble diviser les couples. Le foyer les unit, les rapproche; le foyer excite doucement , fait rêver ù deux la même pensée , et ,

par une puissance inconnue, la chaise se rapproche du fauteuil, les mains s'unissent, il se fait de nombreux silences, q vie lq ues sourires; la vie se repasse et s'arrête sur un point, un mot tinte à votre oreille : amour ; une tentation vient : union. Oh ! je ne sais comment font les forts ; mais....

Mais on met une clé à la porte de la rue ; on la tourne rapidement, en maître ; c'est une main exercée ; une voix d'homme se fait entendre ; on monte l'escalier.

— C'est monsieur de la Touche-Tréville! ditClermonde, effrayée et pâle. — Lui ! à cette heure ? c'est impossible ! — C'est lui ! voilà un trait de sa jalousie ordinaire. Je ne suis pas coupable ; mais aurais-je dû vous recevoir? Je suis perdue ! — Comment faire, madame ? dit en entrant la vieille Marguerite, bonne femme bien attachée à sa maîtresse; comment faire? — Oh! si ce n'était pour votre sûreté! dis-je avec un accent de colère et de jalousie qui les fit trembler toutes deux. — Par grâee ! Fleury , mon ami.... là, là....

Elle me désignait le sofa à la housse traînante; un homme aurait pu s'y blottir : j'étais un enfant.

Tout ceci se disait rapidement à voix basse; plus rapidement qu'il ne faut pour l'écrire. Je me cache; la lumière s'éteint , et le malencontreux visiteur entre : tout cela d'un temps, et comme aurait pu le faire au théâtre un machiniste habile.

— Qu'est-ce done ? n'ya-t-il personne? quelle est cette réception? s'écria le comte d'une voix qui commençait à s'échauffer.

— Eh ! monsieur , vous allez le voir ! répond Marguerite en allumant la bougie ; vous nous avez fait peur, la

lumière s'est éteinte, et ma maîtresse ma maîtresse....,

regardez !

Ce qu'il vit et ce que je pouvais voir moi-même nous saisit d'effroi tous deux. Clermonde était étendue sur lç tapis; elle paraissait avoir une attaque de nerfs,

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