‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 271 sur 279 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

scandale; on tenait des propos , il y mit fin. Mais sa jeune épouse avait une manière de voir toute provinciale; elle fit des reproches, le mari s'éloigna. Il possédait une grande fortune, mais il s'était donné des goûts pour lesquels il n'aurait pas suffi de la doubler; choisissant assez mal ses amis, ses amis parvinrent à lui choisir ses maîtresses; il eut beaucoup des unes et des autres, de façon qu'un jour il se trouva ruiné, et, faute de l'espèce de résolution qu'il lui fallait pour se brûler le peu de cervelle dont il faisait usage, il quitta la France , passa en Espagne , et alla finir à Madrid de la plus singulière façon du monde : il y vécut pendant long- temps du métier de cocher de fiacre. Beau dénouement pour un capitaine de cavalerie, que d'accepter un fouet en échange d'éperons!

Que pouvait faire la jeune femme? se consoler : elle y tacha et y réussit, grâce aux tendres prévenances de M. le prince de Conti, qui essaya de lui faire oublier les torts de l'amour, et parvint du moins à réparer ceux de la fortune.

Depuis la mort du prince, et peut-être un peu avantfc'cst toujours mon peintre qui parle), Mme de Sainte-Amaranlhe vit en femme qui s'appartient; mais elle a une fille, et c'est avec prudence qu'elle use d'une liberté qu'elle a bien gagnée ; supposez Ninon veuve, mais supposez Ninon mère : Mme de Sainte-Amaranthc est cela. Si l'on ne peut dire qu'elle soit précisément jolie , elle sait se rendre désirable; si elle n'est jeune, elle a atteint cet âge où la femme s'est complétée, et où l'art de faire valoir ce qui reste de charmes surpasse peut être la puissance de charmes plus jrunes, mais qu'on laisse trop aller comme il plaît au bon Dieu : sur le point de rehausser sa personne et de faire la toilette à son âge, Mme de Sainte-Amaranlhe est artiste. Quand elle revient à Taris, on joue assez gros jeu chez elle, parce que , tenant à voir rassemblées clans son salon les classes choisis de la société, les cartes sont l'espèce de pavillon qui couvre toutes les marchandises. Personnes de qualité , hommes de mérite , femmes citées, artistes et lit-

térateurs se donnent rendez-vons chez elle; le jeu est donc son moyen et n'est point son but. Ceux qui ne l'approchent pns peuvent la calomnier, ceux qui l'approchent l'aiment. Si jamais elle est imprudente, personne ne la justifiera ; mais tous ceux qui la connaissent viendront à son secours. Ce sont de ces femmes à part qu'il faut voir pour les comprendre, et qu'on ne voit jamais assez. Enfin, mon cher Fleury, pour terminer par un trait de peintre , tout ceci a l'air flatté, et pourtant cet éloge n'est qu'un portrait.

— Dont je verrai l'original! m'écriai-je. — Je parlerai de votre désir quand vous voudrez; mais je ne puis vous répondre d'un heureux résultat. Malgré ses bonnes qualités, Mme de Sainte-Âmaranthc a quelquefois une manière d'apprécier les gens qui n'appartient qu'à elle : il faut d'abord lui plaire. — Un défi ! dis-je en interrompant le narrateur , qui lout fâché de mon air de confiance, allait me répondre , quand je le priai de passer avec moi dans la rotonde. Je me proposais de saisir le prétexte de complimenter M. de Champcenetz sur son triomphe , espérant trouver le moyen de faire venir une présentation.

Mais j'avais trop compté sur mon étoile. Quand nous arrivâmes, ces dames n'y étaient plus; nous nous informâmes : M. de Champcenetz les avait suivies. J'enviai le sort du caustique personnage; car je ne saurais dire quelle S) mpathie me portait vers Ml,,e de Sainte-Amaranthc. Mon peintre vit ce désappointement, et lorsque nous prîmes congé l'un de l'autre, il me protesta qu'il se mettrait en quatre pour me faire admettre au nombre des élus.

Cette représentation du Vauxhall ne rapporta pns ce qu'on avait espéré : les frais absorbèrent le gain en grande partie. Je mets en noie ici les spectacles qui contribuèrent à ces bonnes œuvres, et le total de leurs lecettcs ; l'un et l'autre tiennent à l'histoire du théâtre et à l'histoire du goût. Un pareil rapprochement offrirait aujourd'hui d'autres résultais; ceci est donc , pour ainsi dire , un chiffre littéraire :

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