DEBUTS A VERSAILLES
Port rail de Fleurv. — La lune de miel s'obscurcit. — Séparation. Mm0 Drouin. — Mot magique. — Fête chez M"1' Dangeville. • — La servante de Molière. — Lekain fait un conte. — Mot de Préville.
Je débutai à Versailles avec assez de succès. J'en fus plus redevable sans doute à quelques avantages extérieurs qu'aux prémices d'un talent qui n'était encore ni cultivé, ni formé.
Et ici je me vois, pour ainsi dire , dans l'obligation de placer un portrait qui me fera connaître tel que j'étais alors; portrait trop flatté sans doute , puisque je le doisà mon ami Paulin. Ceux qui m'ont vu plus tard pourront juger du plus ou du moins de ressemblance : « A dix-neuf »ou vingt ans , ccrit-il , Fleury, sans être précisément un » bel homme, ni même ce qu'on appelle un joli homme, «plaisait généralement; il était d'une stature plutôt petite. ■ que grande; mais bien Fait, mince , alerte et très-adroit
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»à tous les exercices du corps; il possédait même cette, "grâce naturelle qui ne se donne pas. Sa physionomie, «vive et spirituelle, était en accord avec des yeux perçans «dont on pouvait à peine soutenir l'éclat. Fleury avait »l'esprit peu cultivé, mais assez d'esprit naturel , de l'ai- *mableet du gracieux; doué d'un tact et d'un jugement "SÙrs et précoces , il se distinguait d'abord par ce ton de "la bonne compagnie que personne ne pouvait lui disputer. A des dehors très-prévenans il joignait des qualités "solides : tous ceux qui l'ont connu depuis savent que " i'honneur et la probité faisaient la base de son caractère. «Avec de tels avantages , il n'est pas surprenant qu'il soit "devenu à la fois un acteur distingué et un homme du " inonde à la mode ; mais ce n'est pas sans beaucoup de « travail et de peine qu'il a pu parvenir à être un des prin- »cipaux acteurs du théâtre Français. »
J'en étais loin encore, et il me fallait passer par bien des épreuves, et de toute nature , avant d'arriver à ce terme désiré. Les peines d'amour avaient même déjà coin • mencé. Notre lune de miel s'obscurcissait , hélas ! de nuages bien noirs. J'en étais enfin aux tribulations avec Clermonde. Disons d'abord que nos espérances furent déçues. MIle Montansier, tout en rendant justice au talent et à la beauté de Clermonde , ne voulut pas la recevoir ; elle allégua divers prétextes pour ne point la comprendre avec moi dans un engagement commun. Celle-ci eut de la peine à concilier l'affection particulière que semblait me porter la directrice de Versailles , avec l'espèce d'indifférence et de froideur qu'elle mettait à l'accueillir; sa tête se monta , elle devint jalouse et me crut infidèle. Moi infidèle ! aimer MlIe Montansier! Clermonde ne savait-elle pas que les rôles de co-adjuteurs ne pouvaient me convenir ! et puis , quarante ans d'un côté et vingt de l'autre, y avait-il à balancer? l'une tout à l'amour , l'autre tout aux amans. D'ailleurs, n'étais-jc pas père? Père! Clermonde me l'avait dit; à mon âge ce mot résonnait si agréable-
~l MÉMOIRES DE FLFXRY.
nient! c'était une garantie, on on conviendra, et Clermonde y mettait de l'obstination.
Se quereller, s'apaiser, être brouilles et se raccommoder ensuite , c'est la vie de l'amour, dit-on ; ceci n'est vrai que suivant la date L'amour qui commence spécule sur la querelle les prolits du raccommodement; l'amour qui finit y voit au contraire les douceurs dune rupture. Non pas que je soupçonnasse alors Clermonde , mais je lui eu voulais de me croire si facilement coupable. Cependant .pour la rassurer sur la solidité de ma tendresse , je lui protestai que j'irais la rejoindre à Caen , où un engagement très-avantageux lui était offert. Je lis plus, touché de ses larmes , ému de son état de grossesse et pensant que l'idée de notre séparation en serait adoucie , je voulus qu'elle emportât une promesse de mariage; je glissai même dans sa malle un dédit de deux mille écus , lui donnant ainsi tous les gages de sécurité. N'étais-je pas à elle , d'ailleurs? ne devait-elle pas se regarder comme ma femme? y avai'-il désormais entre nous d'autre séparation que la mort?
La mort devait nous séparer en effet! non la sienne , mais la mort de mon enfant. Peu de temps après des couches dangereuses, et dont je viens de dire le trisle résultat, Clermonde me renvoya avec plus de dédain que de générosité, ma promesse de mariage et mon dédit, et cela , le croira-t-on? par l'impulsion de ce même Desforges mon ancien rival. Cette fois il m'avait gagné de vitesse à Caen, et prenant sa revanche, il avait fait de moi ce que j'avais l'ail moi-même de M. de La Touclie-Tréville.
Clermonde était-elle de bonne foi dans sa croyance à ma prétendue liaison avec M1,e Montansier ? Si je m'en rapporte aux mémoires publ es par Desforges , elle y croyait; si j'en juge par cet empressement de briser avec moi , elle n'en attendait que le prétexte. Heureux et malheureux par elle, je n'en puis dire trop de bien ni trop de mal. Était-elle sage, mais susceptible? car M. le comte aussi
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l'avait offensée. Fut-elle galante, nias adroite? car la seène du chapeau n'était pas d'une novice. Je m'y perds ! c'est un jugement à ajourner indéfiniment, comme tant d'autres, Placée dans une plus haute sphère, Clci monde aurait embarrassé l'histoire.
Qucl'e nuit cruelle je passai après l'annonce d'une rupture irrévocable et désespérante! Que ceux qui ont aimé, et aimé comme j'aimais alors , se souviennent du moment où, encore à leur première croyance, à ce fanatisme du cœur, il leur fut dit : Votre maîtresse vous esl infidèle. J'eus la lièvre, le délire. Je voulasaller tuer Desforges, immoler Clermonde , me tuer après ; je le voulais sérieusement, mais l'exaltation trouve en elle son propre remède. La nature épuisée succomha ; je roulai plutôt que je ne me laissai aller sur le carreau de ma chambre. D'affreux rêves, des visions terribles m'assaillirent; sans doute j'avais passé la nuit en cet état , car le jour paraissait quand j'entendis frapper à la porte.
Mme Drouin , actrice de la Comédie-Française , m'envoyait une voilure pour me rendre avec elle à Vaugirard chez M,le Dangeville, dont on célébrait la fête. Cette aimable dame, à laquelle j'étais recommandé par mon père , avait sollicité une invitation pour moi depuis quelques jours; mais ma catastrophe amoureuse était bien capable de me faire tout oublier, et je n'y songeais plus.
Si l'on se rappelle mon goût décidé pour mon art , qui ne pouvait être surpassé que par mon amour pour Clermonde, on ne sera pas étonné qu'eu ce moment le mot de Comédie-Française, et le nom de M,le Dangeville, ne vînt me frapper comme un mol magique et consolateur. Chez l'actrice célèbre devaient se trouver toutes les gloires du théâtre et plusieurs illustrations des lettres; \l se lit une révolution eu moi; je réparai mon désordre. Je partis.