‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 61 sur 279 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

la plus grande princesse lui sacrifie sans regret son trône et sa vie, et l'on voit arriver un petit homme fluet, sans force et sans organe : que devient alors l'illusion? » Eh bien! son intelligence la faisait naître. Il eut le bon esprit de penser que le genre tragique, où n'excellait pas son rival , serait mieux son fait; non parce qu'il l'aimait davantage, mais parce que Mole y réussissait moins. Ayant autant de chaleur que son chef d'emploi , il jouait Séide ou Xipharès, par exemple, avec plus d'art; on comprenait que cet homme si exigu se serait e'ievé au rang des Baron et des Lekain, si la force de sa complexion avait re'pondu à la chaleur de son ame; c'était un combat continuel entre l'artiste et la nature, et jamais l'artiste n'y succomba. Toute sa physionomie passait dans ses yeux , d'une expression frappante. Doué de la plus profonde sensibilité, il savait combiner les diverses ressources du pathétique ; sa grande science consistait principalement dans l'étude parfaite de la valeur des mots, dans l'extrême justesse du débit, datis la savante économie des détails. Où Mole était fougueux, Monvel se contenait, mais chaque syllabe trahissait une souffrance; où Mole s'échappait nu-dehors en torrens de flamme, Monvel, suivant la familière mais énergique expression de Dumesnil, Monvel « cuisait dans son jus. » Mole faisait couler des larmes; Monvel serrait le cœur. Je n'ai jamais si bien senti qu'en le voyant, la vérité de cet axiome: « les grandes douleurs sont muettes. »

Tels étaient les trois premiers rôles en nom à la Comédie- Française, et lorsque j'ai dit tout à L'heure que je considérais Préville comme y tenant en quelque sorte, bien qu'il fût casé parmi les comiques, on va voir si je me trompe, et si après le premier emploi si richement tenu, on ne risquait pas de trouver Préville sur les limites de tous les rôles.

Bellecourt, Mole, Monvel, étaient supérieurs sans doute, mais dans un genre dont il ne fallait pas les sortir. Préville se montrait parfait dans tous. L'universel Prévillc fut aux acteurs ce que Dangevillc avait été aux comédiennes. La

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nature si avare pour Monvel, dans un emploi où tant de charme est nécessaire, semblait avoir e'te' prodigue envers Prévillc, dans celui où l'on peut le plus s'en passer. Les grâces de la ligure, l'intelligence, la profondeur, la gaîté, l'âme, le comique, il avait tout. Pour lui seul on avait pu faire sans sacrilège l'application des vers de Boileau à Molière :

Préville avec utilité Dit plaisamment la vérité; Chacun profite à son école, Tout en est beau , tout en est bon.

Et sa plus burlesque parole Est souvent un docte sermon.

Eu n'y changeant que le nom , le portrait du grand comique devient celui du grand comédien, et en effet, il jouait la comédie comme Molière l'écrivait.

On concevait à peine la variété et la flexibilité de ce rare talent. Les rôles qu'il créait chaque jour avaient une physionomie différente. Pour en donner une idée il faudrait une liste telle que je ferais quelque oubli sans doute. Plaisant ou gai dans les comiques , il était plein de bonhomie dans les manteaux; pesant, sec et brusque dans les financiers ; sensible , digne et touchant dans les pères nobles; il eut tous les tons, il saisit toutes les nuances, rien ne lui échappait de ce qu'il fallait faire valoir, et comme il embrassait l'ensemble d'un rôle, il en possédait aussi les détails.

Il n'est pas un curieux de théâtre qui ne sache quelle supériorité il montrait dans 1rs six rôles de Mercure galant; comme il saisissait surtout les nuances si tranchées des deux principaux personnages; coqurt et musqué dans l'abbé Beau génie, il prenait l'allure franche et le laisseraller de garnison, dans le soldat Larissole. Ce dernier rôle me remémore une anccdolc qui n'est guère connue , je crois , que des comédiens.

Parmi les meilleurs cavaliers du régiment dcConli, se

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