CHAPITRE XII
hissait cette époque appelée par un homme d'esprit «regain «des femmes. Mme Benoît, plutôt laide que jolie à détailler, me parut, dans l'ensemble, parfaite de grâce et de convenance. L'esprit était en vogue alors, je ne sais pas si elle en avait argent comptant, je crois même, autant que je peux m'y connaître, qu'elle empruntait beaucoup à ses livres et à ses amis; quoi qu'il en soit, riche ou faisant des dettes, elle débitait à merveille ce qu'elle avait en magasin. Sa petite voix bénigne, flùtée et presque dévote, semblait sucrer l'épigramme; dans l'action de ses douces malices, elle avait pour pantomime un croisement de mains et un clignement de paupières tout plein de quiétude. On aurait cru qu'elle allait dire ses prières quand elle voulait réciter le meâculpd des autres; elle prenait même, avant toute parole armée , un petit : Hem! hem ! qui lui était particulier; il n'y avait qu'elle pour tousser comme cela !
Le marquis de Villettc et Monvel avaient été invités. On connaît Monvel au théâtre; dans le monde je lui trouvai un ton de politesse insinuant, et quelque chose qui caressait dans la parole et le regard; pour M. le marquis de Villette, ceux qui se le rappellent savent quel singulier mélange de l'homme de lettres et du grand seigneur on trouvait en lui. Si le poète Laharpe n'avait pas été là , j'aurais bien certainement regardé M. de Villettc comme le plus vaniteux des hommes de France. Ces deux notabilités oublièrent pourtant leur morgue au dessert, et furent aimables; mais pendant le premier service, à eux deux c'était à qui se mirerait davantage dans son prétentieux langage. M. de Villette me parut avoir une sorte de rire à ressort tout de complaisance quand les autres parlaient, et tout facile et de bonne foi lorsqu'il s'écoutait lui-même : M. de Laharpe, lui, ne daignait rire pour personne; cet honnête auteur avait l'air de dire comme la Galathée de Pygmalion: moi, moi, encore moi. Grand philosophe alors! se faisant honneur de procéder de Voltaire et de l'Encyclopédie. Je l'ai vu après la révolution , on m'a dit que la grâce l'avait
touché, tant mieux! mais s'il acquit les vertus chrétiennes, je parie (et je gagnerais) que l'humilité n'en était pas.
Je ne sais pourquoi on a lant parlé de la laideur de Lekain. Il s'en fallait de beaucoup qu'il eût la ligure que l'on s'imagine. Mlle Clairon, dans les plus singuliers mémoires du monde, lui donne, de son autorité privée, un visage déplaisant et sale, une taille mal prise et un organe lourd. M,le Clairon a voulu sans doute faire œuvre d'écrivain (elle y tenait), en mettant en contraste une nature commune à la ville, et une nature sublime au théâtre. Lekain n'était pas plus déplaisant dans le monde que sur la scène, Lekain n'était même pas laid, à moins qu'on n'accorde qu'un homme est mal avec le plus agréable sourire, un bas de visage du plus heureux contour, et des yeux grands, bien fendus et d'une rare expression. Lekain n'était certes pas un modèle d'atelier, mais n'a-t-on pas conté qu'il avait une fois au théâtre fait crier à toute une salle : « Ah ! qu'il est beau! » j'ajouterai que dans le monde il pouvait faire dire à la femme la plus difficile : « qu'il est aimable! »
Je vois encore tous ses convives. Mme Benoît présida seule à notre souper lin. Le grand tragique , rieur de première force dans l'intimité, n'ayant pu la faire consentir à se regarder comme le neuvième garçon de la bande joyeuse, alla quérir un éventail, puis le mettant à portée, il fut sti pulé par lui que s'il nous échappait de ces choses qu'une femme ne peut entendre qu'à demi, l'éventail serait levé, et madame censée absente.
Le Champagne n'était pas autant en faveur alors qu'il l'est devenu depuis (je dirai, par parenthèse , que de tout temps je l'ai trouvé plus souvent dans les vers des poètes que sur table); mais un vin de Schirax ou Schiroz (je ne saurais trop vous dire lequel) faisait merveille en ce tempslà. Il avait deux propriétés charmantes pour un repas, il altérait et faisait parler. S'il y a un peu de médisance dans ce qu'aujourd'hui je raconte , la faute en est à ce vin maudit, et c'est à lui et non à moi qu'il faut s'en prendre.