‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 10 sur 232 · GALERIE · texte numérisé non relu

GALERIE

Salon de M»'" de Sainte-Amaranthe. — Amour de seconde main. — ■ Le chardon académique. — M. de Condorcet. — M, de Tilly. — Le chevalier Richard. — Singulier système. — Charlotte Corday. — L'art de tisser la toile et la bataille de Salamine. — Le chapeau-escabeau.

C'était une aimable et tout à la fois une singulière femme que M™6 de Sainte-Amaranlhe. Quelle pauvre tête ! quel e.\cellent cœur! Et son visage ! que ceux qui l'ont connue disent si jamais ce visage a eu un lendemain , si jamnis sa physionomie du lundi fut celle des antres jours de la semaine. Ses traits étaient vifs, animés, dociles à toutes les impressions, c'était une sorte de miroir où tout venait se reproduire ; ce peintre, mon ancienne connaissance, ne put jamais parvenir à attraper parfaitement sa ressemblance, Gossec, celui qui nous lit les beaux chœurs d'^Mfl//e , Gossec le lui reprochait : «Que veux-tu, lui répondit celui- -ci, le visage de notre amie fait continuellemetitla gamme.»

Quelquefois M"ie de Sainte-Âmaranthe avait quarante ans, quelquefois trente, souvent aussi elle n'en paraissait pas vingt. Véritable femme à giboulée,lesse!'timensde M^edc Sainle-Amaranlhe n'étaient pas à la journée, ils étaient à l'heure; disparaissaient-ils, on n'nvnit qu'à prendre patience, ils revenaient après le tour du cadran : c'est qu'il y avait quatre saisons par jour dans celte télé là ; je dis par jour, car le soir c'était aulre chose. U"*^ de Sainte-Amaranlhe était la Icnime des bougies; elle ne vivait, elle ne respirait, ne s'animait qu'aux bougies; elle ne tolérait le soleil dans ce monde que par égard pour ses fermiers ; elle avait raison (luantà elle; car à l'aurore de sa cire parfumée , on la voyait renaître, se redresser, quitter la ferre, vcdtiger et étinceler. Je l'ai beaucoup vue, beaucou|) entendue, et encore plus écoutée; je n'ai jamais su précisément si elle avait de l'esprit; mais voulait-elle dire un mot et le faire remarquer, on était tenté de mettre ce mot sur des tablettes tout le temps qu'elle parlait; puis après, on n'osait plus linscrire croyant l'avoir mal retenu, ce qui n'était pourtant pas un défaut de votre mémoire; mais c'est qu'il aurait fallu écrire son expression et non pas ses paroles. Ses convives étaient variés et de bon choix; ses salons grands et de bon goût; il y (allait parler beaucoup , parler haut , plutôt bruyamment qu'à voix basse; elle aurait pu tolérer la dispute, jamais le mystère. Au ceulre de tout cela on la voyait dominant les groupes ; (juand il y en avait de silencieux, elle s'élançait de sa place, allaita droite, à gauche , dans tous les sens, et bientôt tout éclatait: elle me faisait l'elfet alors de ees lances à feu (jue tiennent les arlilicier^; on n'entend rien ,on ne voit rien, seulement une i)etite lumière vive, scintillante, une étoile mobile parcourt l'espace noir, décrit des lignes lumineuses sur le fond obscur, fait un temps darrêt eu quelques eudroits , et au bout d'un instant tout est bruit , feux et flammes , tout est fracas et lumière. Elle formait avec sa fille, le contraste le pluscomplet ; j'ai

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