CHAPITRE H
pnrléd Emilie enfant, qu'en dirai-je de plus, sinon que cetfe belle nature avait tenu tontes ses promesses. Pendant ces huit années d'intervalle elle avait acquis la vraie séduction des femmes : ces formes douces , attirantes qui provoquent les passions profondes ; mais comme pour provoquer de telles passions il f.uit trouver des cœurs de riche étoffe, Emilie, malgré son âge, faisait moins d'effet que sa mère , ou, pour être plus juste, elle faisait un effet moins général ; il est des médiocrités de cœur comme il est des médiocrités d'intelligence, et en tout le joli est plus ù notre portée que le beau.
Ainsi que c'étaient deux beautés diverses, elles avaient deux caractères différens ; leur façon de penser était rarement la même, -et, hors un point (la politique) , elles montraient souvent des opinions contraires; mais toutes deux se touchaient par le cœur. Elles étaient bienfaisantes aussi naturellement qu'elles étaient lune belle et l'autre jolie.
On a diversement parlé de M^nes Jc S inte-Amaranthe , mais quelle vertu annonce autant de qualités que la générosité? et , si c'est en effet la passion des grandes âmes , qu(>lle vertu exclut autant l'imperfection morale?
Pour louer ou pour blâmer quelqu'un , il faut être bien instruit des circonstances de sa vie; je ne veux pas av.mcer que les circon-^tances excusent toujours, mais toujours elles expliquent , et cela suKil pour porter un cœur bien fait à l'indulgence. J'ai dit comment il m'a été raconté que M">^ de Sainle-Amaranlhe fut jetée dans le monde; son inliinilé avec M. le prince de Conti lui lit prendre le goût du mouvement, de l'éclat, des réceptions : de là ses fautes, ou plutôt de là ses besoins.
C'est une chose étrange qu'on ne puisse parler des femmes sans modération, et que précisément la vertu que nous tachons de ternir le plus en elles soit celle dont nous leur reprochons de mautiuer le plus. Je n'entreprendrai pas ici une défense toujours diflicile; car, outre qu'on ne croit
pas aux preuves d'un avocat ami de la maison, en fait d'ac* cusation de coquetterie, la vraisemblance est réputée pour ]a vérité. M™® de Sainte Amaranthe aimait les hommages ; elle les recherchait, elle savait les faire venir avec adresse ; mais je n'ai jamais eu de preuves qu'elle les mît à profit, et , maintenant encore , je crois que c'était une femme qui provoquait plus le danger qu'elle n'y succombait.
Pour sa fille, pour celle qui devint l'épouse du jeune de Sartine, oui, elle a eu des amours, oui, elle excitait les passions autour d'elle, oui, et oui mille fois, son ame aimante y répondait; mais il faut s'entendre.
Je ne sais si beaucoup d'hommes ont été à même d'approfondir un des mystères les plus inléressans du cœur humain; j'ai vu, j'ai éprouvé qu'il existe une sorte d'amour sans issue, que je nomme, moi, un amour de seconde main, variété épurée de l'amour, sentiment qui voyage, non pour arriver, niais pour toujours faire route. Quand cet amour vous frappe au cœur, vous savez que ce n'est pas un amour d'usage ordinaire, vous savez qu'il n'ira jamais au but que se propose cette passion ; vous le savez et vous avancez dans sa voie, et vous la grandissez, et vous lui donnez une part de votre vie présente. C'est une passion toute horsdu monde, dont on fera remonter l'origine au temps desAmadis ou des don Galaor, pour peu qu'on veuille s'en moquer ; mais elle n'en est pas moins vraie: mille gens, autour de vous , l'éprouvent et n'en disent rien. Vous ne baiserez jamais le bout du giuit de la femme qui vous l'inspire, et pourtant vous en recevez des faveurs ; jamais vous ne ferez de déclaration , ci })Ourtant elle s;iura tout ; vous ne parlerez jamais avec elle que la langue vulgaire , et , malgré cela , avec elle vous parlerez sans cesse amour. Tout vous deviendra allusion, la famille, le spectacle, l'église, l'ariette du jour, le bouquet de la saison; toute la nature , tous les arts, tout ce qui charme, tout ce qui touche , même tout ce qui égaie. Ici vous emprunterez une phrase , lu un mot, ailleurs un geste , une intention , que