CHAPITRE VIII
ment les bonnes intentions du concierge qni causèrent pendant assez long-temps rexiréme gêne des détenus.
Et d'abord , un mot sur ce digne bomme.
Parmi b^s cerbères des maisons d'arrêt de Paris, entre ces plats valets, ces valets niais, cruels ou peureux d'un pouvoir sans pitié, M. Vaubertrand fils se distingua comme une des honorables exceptions qu'on trouve du plaisir à citer.
Mari d*une femme aimable, qui nous appelait ses pensionnaires, père d'un enfant charmant qui nous donnait le nom de sç% j>igeonniers ^ il puisait dans l'amour de la famille tous les bons sentimens qui nous le tirent aimer. Haïssant son emploi, mais forcé de s'y tenir, il sut concilier les dilficnltés de sa position et les devoirs de l'humanité. M. Vaubertrand souffrait pour nous et pour lui : pour nous , des plaintes du dedans, et pour lui des rebuiï'ades du dehors. En vérité, souvent notre place valut mieux que la sienne.
Lors de l'irruption des sections abattues, quand il fut question de caser celles qui allèrent occujjcr le local des pailleux ^ cet bonnête homme pensa qu'il devait adoucir, autant qu'il serait en son pouvoir, le sort de gens à qui l'on ne pouvait attribuer d'autres crimes que la flexible dénomination de suspect; et, pour commencer, il fit arranger plus commodément le local où elles furent confinées.
Ces chambres, donnant sur les derrières, étaient des espèces de réduits de cinq pieds carrés, tout au plus; en étendant le bras, un homme de taille sommaire touchait facilement au plafond; deux fenêtres ornées de six carreaux , de ceux qu'on paie quatre sous pièce aux vitriers , rubanées au-debors de larges grilles, laissaient à peine pénétrer l'air ; les lieux ainsi disposés devaient recevoir douze personnes, aussi pouvaient-ils contenir pour unitjue ameublement douze crèches, accolées ensemble, chaque crèche recevant un mauvais matelas.
Le premier soin du bienfaisant concierge lut de faire
tlisparaître ces crèches et cle les remplacer par des bois de lits ; mais comme ce système prenait plus de place que le précédent, les clmmbres oii pouvaient tenir auparavant douze personnes furent réduites à huit ; ainsi il y eut plus decommodite, mais moins d'espace: et l'espace! l'espace!... II suflit d'avoir été huit jours en prison pour comprendre ce qu'est un pied carré de plus ou de moins dans la vie cloîtrée.
Ou en était là qurind il fallut nous recevoir; et si la première nuit nous ne couchiimes point tout crûment sur la paille, nous le dûmes à l'hospitalité généreuse de quelques vétérans des seconds et troisièmrs corridors qui s'arrangèrent poumons faire cette civilité. Nous n'arrivions point là comme individus isoles, nous n'étions jioiut M. Saint- Piix, M. Vanhove, M. Duj)ont, M. Larochellc ou Champville, M. Dazincourt ou Fleury, nous étions nue corporation littéraire, menant avec elle dans l'exil tout le passé gracieux de la France; nous reptése!itions,eu petit format, tout ce qui charme , tout ce qui unit , tout ce qui rallie ; on honorait rn nous aussi une compagnie qui s'était montrée forte , courageuse, unie, dans un temps où, excepté le courage trivial de mourir, tout courage cessait, où foute mission se brisait, où s'évanouissait toute force. La COxMÉdie-Française en prison sembla une grande et triste apparition : en s'attaquanl îiinsi à l'art le plus aimable et le plus entraînant , les maîtres de la France semblaient j(>ter au monde leur mol le plus signilicatif. A nous se rattachaient mille souvenirs illustres, avec nous se réveillaient mille idées de gloire, notre incarcération en était le dernier convoi.
11 futbeaul... je vois encore lalongwe file de prisonniers, rangés sur un double rang, chapeau bas d'abord; j'entends leur long vivat , leurs applandissemens répétés ; je nous vois passer au milieu de grands , de ministres du roi , de généraux , de magistrats ; je vois même des sans-culottes , vrais croyans. nous saluer de leurs vives acclamations.