‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 101 sur 232 · CHAPITRE Vllf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vllf

Celait, parmi les premiers, un deBoiilainvilHers , un générai Lanoue, un de Crosne; c'était un Angrand d'AIlcray, un Baron Marguerites, un Jousseran, un Lecoulteux de Canteleu, un Fougeret, unDestournelles, un de Fleurieu, un de La Tour-du-Pin; c'étaient aussi de riches protecteurs des arts , que deux cent mille livres de rente avaient fait soupçonner d'être en état de contre-révolution ; c'étaient même des abbés et de vénérables pasteurs. Toute la vieille société française semblait avoir pris rendez-vous pour f;iire accueil aux derniers peintres de cette vieille société : la (omédie et la tragédie passèrent triomphalement entre ces deux files de courageux persécutés. Et nous aussi nous avions fait de l'opposition sous la hache! nous en avions fait même quand toutes les voix se taisaient ! même avant Camille Desmoulins, nous avions dit : les dieux ont soif!

Après noire installation provisoire, plusieurs de ces messieurs vinrent nous visiter; nous nous trouvions en pays de connaissance, et n'y eussions-nous pas été, un accueil bienveillant lie nous pouvait manquer, chaque nouveau captif étant sûr d'être reçu avec un empressement tout aimable, je devrais dire prescjne tout plein de tendresse : ces âmes déjà résignées, déjà faites aux habitudes des privations et de la douleur, semblaient avoir passé entr'elles un accord secret pour s'offrir à l'inexpérience des nouveaux venus, et pour forlilier leur cœur; ces cachots étaient coquettement présentés, on en vantait certaines commodités, on en déguisait les désagrémens, on vous instruisait du caractère des gardiens, on vous mettait au fait des petits moyens de séduction, on vous oll'rait toutes les influences, tous les secours : user la première douleur, tempérer l'émotion, tel est le grand secret d'^ tous les consolateurs; mais en prison on trouvait cet avantage , que les consolateurs de la veilla étaient les dévoués, ks amis, les frcics du lendemain.

Le lendemain, il fallait bien se raconter ses aventures, l'hospitalité des prisons est exigeante là-dessus; mais une

telle exigence est aise'e à satisfaire, chacun aime à redire l'histoire des perseciilions qu'il éprouve et des luttes qu'il leur oppose. C'était alors un peu toujours la même chose, il est vrai, l'histoire de la force contre la faiblesse, mais c'était aussi quelquefois l'histoire de la force niaise contre la faiblesse rusée; récit de courses en plein champ, apparition de cachettes, décavés, de panneaux mouvans, de souterrains profonds, de déguisemens et d'imbroglios employés plus tnrd dans tous les romans du Directoire, moyens usés, un peu na'îfs, mais toujours intéressans , quand la vie d'un homme est enjeu, et surtout quand cet homtne encore plein d'anxiété, tout au souvenir du piû-il , presque haletant de l'effroi d'hier , vous raconte avec feu , avec désespoir, ses craintes de l'abîme , dans l'abîme même oii il est tombé; il n'est plus de lieux communs alors, il n'est même pas d'échappatoire snranné qui ne semble aux auditeurs un effort d'imagination rare, un élan de finesse sublime.

Parmi les traits de sang-froid et d'à-propos que j'entendis mêler aux histoires du crû, il en est un qui nous vint du dehors et qui mérite d'être conservé. Le nom de Fontanes et l'emploi qu'il sut faire de son espiit en une circonstance fort périlleuse recommandent assez l'anecdote.

Lors du siège trop mémorable de Lyon, ce poète se trouvait enfermé au milieu de la ville en ruines. Les bombes incendièrent sa maison , et jamais il ne put trouver une assez forte somme d'or, d'argent et d'assignats qu'il y avait déposée. Plein de crainte pour le sort de sa jeune femme et d'un enfant dont elle venait d'accoucher , il se résolut à risquer tout pour sortir de la ville. Après avoir vaincu une première difficulté, celle de se procurer un passeport, il s'en présentait une seconde, pour laquelle peut-être toutes les ressources d'une imagination invenlive ne pourraient suffire : il s'.igissait d'emporter avec soi quelques effets précieux , bon nombre de pièces d'argenlerie, et, entre autres richesses anti-républicaines, un cer-

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