‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 102 sur 232 · CHAPITRE VIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIÏ

tain calice, présent de souverain offert jadis à la famille, et qu'un habile artiste avait ciseJé aux armes du roi de Sardaigne. Ce joyau surtout lui faisait peur à emporter: un calice! un objet du culte ! aux armes d'un roi ! c'était être triplement Pitt et Cobourg. Cependant il fallait partir, ou s'exposer à une mort certaine; mais fallait-il partir en laissant la meilleure de ses ressources? Qui sait où la ne'cessité le forcerait de fuir! qui connaissait la dure'e de son exil! Une femme! un enfant! un avenir incertain! Fontanes se décide, il court chez un révolutionnaire assez bon homme, naguère pépiniériste et naguère aussi vivant à son aise, mais à peu près ruiné depuis que les vergers furent dévastés avec les châteaux, depuis que le sol républicain ne demandait à produire que les arbres de la liberté. Le poète vient se défaire de ses parures féodales; il vient échanger on acheter , comme on le voudra , un habit complet de sans-culotte; il veut fraterniser par la veste autant que par le cœur; il aura des cheveux noirs : la poudre est liberticide! de larges pantalons, des souliers ferrés sans boucles : les boucles doivent être offertes en don ))atriotique. Il veut même que l'honnête pépiniériste se charge du cadeau; ceci est accepté et d'autres clauses encore. Uu habit complet est enfin cédé.

Quelques heures après, un garçon blanchisseur sort d'une maison, c'est Fontanes portant une lourde hotte remplie de linge. L'argenterie, les effets et le calice fatal ont été cachés soigneusement dans les paquets. Le prétendu paysan marche lourdement, il grogne sous le furdeau; la jeune famille suit à quelques pas de distance avec le passeport. Mais il faut traverser auprès de l'instrumont du supplice; il est là, permanent, toujours dressé, toujours menaçant, infatigable et frapj)aiit toujours. Fontanes frémit; sa jeune femme a ]iali : la situation est terrible i)Our eux ! Prendre une autre roule , c'est éveiller le soupçon ; mais aussi s'en approcher est peut-être courir à sa perle ; n'osant faire face à l'inslrunicnt de mort, c'est avouer une Toani; ii. (j

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répugnance coupable vl qui peut attirer l'attention, celte attention qu'on a tant d'intérêt à déiourncr! et pourtant comment lixer ce giaivo , quand |)rut être le sang d'un ami y lail tache encore? Mais la raison et la nécessité parlent, c'est un parti extrême que prendra Fonlanes; et le voilà , penché sur la hanche, le cou tendu , le regard he'bclé, les doigts accrochés dans la breleile de la hotte, tirant la courroie comme pour soulager ses e'paults , s'arrêta nt et regardant l'échalaud.

Un homme fi la mine atroce vient à lui, un de ces hommes qui ne quittaient pas la place , et qu'on aurait pu nommer les g;irdes-du-corps de la guillotine... — A?:-tu peur? dit-il à Fontanes, que lu regardes ainsi !e r.isoir national? — Peur! est-ce que je suis fédéraliste pour avoir peur? S.'icrebleu ! regarde-moi bien : me trouve-lu une lace d'aristocrate?

Pendant ce tcnjps-là M*"® Fontanes arrivait, le cœur transi , mais baissant la tête vers son enfant, et sans doute puisant des forces dans cette vue. — Qui es-tu? ajouta un second interrogateur.— Blanchisseur. — Et la pelite-mère? — Pardine! est-ce que ça se demande? Vois le petit : ça me ressend)le , hein ! Au bout de dix mois de mariage ; c'est-y patriotique? .Mais dame! la maman n'est pas trop déchirée. Oh î oh ! je n'ai pas la vue basse. — Et pourtant lu regardes !a guillotine iVun air... — Est-ce que c'est défendu? Dites-donc , vous autres ! est-ce que la guillotine n'est pas le salut du pcn|)le? sans elle, comment toi et moi et les amis pa.^serions-nous noire temps? — Eh ! tu as raison; tu es un bon b A bas les muscadins! périssent les

aristocrates! et vive la république! — Va comme il est dil : vive la république ! — Vive la gnillolinc! s'écricnl tous les chenapans en chorus.

Fontanes n'ose pousser ce cri de cannibale; sa femme est tremblante. De la main qui ne soutient pas reniant elle cherche un aj)pui , le cœur lui faut : elle va se trahir.

— Allons, femme, n'cntends-tu pas les amis! J/i! ça

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ira , ça ira , ça ira ! les muscadins à la lanterne ï se melil à chanter. — Allons , ça se répète ! — Et ça se danse : la main ! Pose ta hotte. — Mais.... — Pose donc ta hotte !... on ne lui fera pas de mal à ta hotte!... pose-la donc! est-ce que tu es collé dessus?

Et nos forcenés prenant la holle , en débarrassent Fontanes ; d'abord il se débat, mais bientôt, plus mort que vif, il Se laisse faire , essuyant sur son front une sueur glacée. Il sent qu'il est perdu, déjà la hotte est entre leurs mains , on l'appuie sur un monceau de pierres ; déjà il voit fouiller ses effets... le calice!... le fatal calice!... point d'idée de salut. Il va se livrer, il va demander grâce pour sa femme, pour cette mère qui dans l'angoisse s'attache convulsivement à son enfant ; il la reg;jrde cherchant un pardon dans les yeux de celle qu'il se reproche d'avoir livrée ainsi ; mais à ce dernier moment sa présence d'esprit ne lui fera pas faute : aux extrêmes dangers , l'inspiration subite ; il pousse un cri de joie, il frappe des mains.

— Tu es bien gaillard! s'écrient les frères et amis. — C'est une idée! une lière idée! Je venx que mon épouse danse la carmagnole , sacré nom ! ça donne des forces.

Sa femme le regardait avec des yeux désespérés.

— Allons , ne fais pas la mijaurée!... c'est des amis,... excusez,... c'est jeune, c'est timide... Allons , qui garde la hotte? — La holle et l'enfant ensemble, s'entend... Là ,... doucement,... mettez le petit par dessus le linge,... ça dort sur les paquets comme sur de la plume,... c'est liabilué... Et à présent femme, la main!... Allons donc, vous antres! la chaîne, la chaîne patriotique!

La mère avait compris, elle s'était élancée dans la ronde; et pendant que la bouche des deux époux disait, tant bien que mal , les paroles de l'affreuse carmagnole , leurs cœurs les démentaient dans un même cantique d'actions de grâces.

Quand il fallut se séparer, quand l'enfant eut élé rendu à sa mère, Fontanes se lit aider tranquillement à remettre la hotte sur ses épaules, puis serrant la main aux camara-

des en signe de fraternité , il leur dit adieu , et à quelques pas (le là , faisant nnarcher sa femme devant lui , il se prit à sifflrr joyrusenient ce chant du départ , que fit oublier celui de Méhul.

Notre iniliaUon aux usages de la maison ne fut pas longue; il est facile de deviner qu'à une époque où les domestiques étaient nommés des officieux et les servantes des daines de confiance , il fallait , en prison , se servir soimême : c'était la règle, et dans toutes ces maisons , dont la plupart étaient d'anciens couvens, on peut dire que, à la lettre , les prisonniers avaient pris la place des moines.

En attendant le boucher qui , tôt ou tard , devait venir nous prendre , nous arrangeâmes noire petit intérieur. Chacun de nous était , en particulier, un véritable Robinson , clouant, tapissant, faisant de la menuiserie, arrangeant des tablettes , etc.

Nous étions curieux à la besogne, mais après la besogne faite , nous étions plus curieux encore ; je ne puis me rappeler sans sourire l'air d'amour-propre avec lequel je regardais mon travail, le coup d'œil de commisération que je jetais sur celui de mes camarades, lesquels me le rendaient bien. Je critiquais le coup de marteau de Champville, qui me taquinait sur mon coup de scie. C'était à qui chercherait à se faire des complimens, à qui vanterait son ouvrage, ses découvertes, ses améliorations, et la tournure particulière qu'il avait su donner à son coin de ménage. Je n'ai jamais tant compris l'orgueil de la propriété; et toutefois , voici mon inventaire : je possédais un grabat et deux labletles; avec quelques morceaux de planches et la couverture d'un livre in-folio , j'étais parvenu à me faire une sorte de pupitre; j'avais, en outre, la moitié d'une paire de mouchetles; je m'explique : je neveux pas dire que les mouchellcs n'étaient pas entières , je veux dire que nous étions deux à les posséder, elles appartenaient à Larochelle et à moi.

Mais on sait tout ce qu'entraîne une propriété indivise ;

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