‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 103 sur 232 · CHAPITRE Vllï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vllï

il arrivait parfois que ces moucheltes étaient entre nous un sujet (le discussion. Ainsi dans l'hiver nous aimions tous deux à lire , ;iprès nous être couche's, et nos malheureux lits étaient à une grande distance, il fallait (jue l'un ou l'aulre se levât pour aller chercher les mouchettcs. Le plus souvent Larochelle avait la complaisance de se déranger, mais enfin mon tour arrivait. Combien de fois je m'en impatienlai! Combien de fois je me rajtpelai ce je ne sais quel nombre de douzaines de mouchettes dont Carlin faisait faire emplette pour contrarier sa femme ! Que n'en avais-je une seule paire à moi ! Mais comme tout vient en profit à l'homme , et d'abord le malheur, au sujet de cette pénurie même, j'arrivai au plus rare effort de courage que je puisse citer dans ma vie; il est vrai qu'il ne fallait pas moins qu'un bouleversement social , que la révolution française enfin , pour me ])0usser à aller jusque-là : je parvins à moucher la chandelle avec mes doigts. Je n'en étais pourtant pas encore venu à attaquer le lumignon sans sourciller, quand Larochelle eut une inspirntion qui nous mit tous deux à l'aise , en partageant le différend.

Expliquons d'abord la difficulté.

Entre mon lit et le sien, la dislance réelle n'était pas telle qu'il ne fût possible de se faire passer les moucheltes, mais rinconvénient naissait d'une sorte d'arête de gros mur, laquelle faisant saillie, ou si l'on veut paravent , entre nous deux, augmentait ainsi la dislance et empêchait nos deux bras étendus de se rejoindre.

Voici maintenant l'appareil :

1^ Un clou fixé dans la saillie du mur.

20 Un cordonnet attaché à ce clou et descendant un peu plus bas que le niveau de nos couchettes.

30 Les mouchettes fortement attachées au bout inférieur du cordonnet.

40 Un deuxième cordonnet, noué au premier, à quelques pouces seulement des branches des mouchettes. Cette partie du mécanisme se répétait deux fois , c'est-à-dire

que deux bouts du cordonnet, ainsi noue's au ressort principal , se continuaient ensuite faisant guirlande , et l'un à droite , l'autre à gauche , se reposaient sur les deux chevets oppose's.

En dernière analyse , voici la manière de se servir de l'invention :

Quand le lumignon de Tune des bougies devenait trop grand , on prenait le bout du cordonnet d'appel , et on attirait facilement à soi les niouchettes ; on attendait ensuite que le lumignon détache' fût éteint , puis on lâchait l'instrument , qui , emporté par son propre poids , retournait à sa place comme le balancier d'une pendule.

Ce mouvement de va-et-vient se comprend facilement. Ainsi chacun , sans se déranger, jouissait à son tour de la propriété en litige.

Cette découverte divertit fort la prison , Larochelle fut d'une commune voix nommé le Galilée des moucheurs de chnndelle , et l'on exporta l'invention dans plusieurs chambres.

La menuiserie, l'ébénisterie, la tapisserie et la mécanique ont du charme , cela tient à l'ornement ; mais, outre qu'il y eut bieiitôt ordre de nous ôter scies , clous et marteaux , ces occupations ont à peine deux ou Irois jours, ce sont les travaux de premier établissement, il en reste d'autres moins faciles ou qui répugnent davantage , ce sont les travaux quotidiens , ceux du matin surtout. Chaque prisonnier faisait sa chnmbre , balayait, nettoyait , aucun détail ne lui était épargné, puis il avait ensuite à vaquer au service général. Saint-Prix était plaisant à voir tenant le balai, à peu près comme on croise la baïonnette, nettoyant avec maladresse et dignité les étables d'Augias : Pauvre Agamemnon, disait-il , à quoi te vois-tu réduit!

Mes camarades furent parfaits d'abnégation , de courage et de bonne volonté , plusieurs méritèrent l'amitié et la reconnaissance de leurs commensaux. Tout à l'heure je dirai ce que lit Vanhove, à présent je dois citer Dupont. Plein

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(le zèle et de prcvcnonces , il sut se fniro tout à tous, chose fort rare dans un jeune homme qui ayant devant lui l'avcnir, boude eneorcpkis (ju'un autre à ses espcranccsdétruiles , chose inouïe dans un jeune |)ron)ier, ordinairement enl'ant gâté de la famille théâtrale et presijue toujours pclit maître au doliors. Dupont fut un vrai Spartiate; et Champville ! ce brave Champvillc! c jovial garçon qui ne se démentit pas un instant , ne serail-ce pas im tort de l'oublier?

Ce digne neveu de Préville jouail les seconds comiques au lliéâlre, et je puis dire (ju'il les jouait aussi dans le monde; le conmiuede foric étoffe était partout son naturel. La plaisanterie de Chauîpville avait de la teinte de la plaisanterie de Regnard , sou auteur favori. Gai, boule-entraiu, bon enfant , mais bon enfant sans que personne (fit à y mettre de comjjlaisance , c'était Dugazon avec ses intermittences de caractère eu moins , avec un ventre assez redondi en [)lus. Pj ut-élre ce ventre donna-t-il un peu d'obésité à son talent, sans cela Chainpville allait au grand; mai.; tel qu'il était , le public avait su l'apprécier, et surtout dans rourccaiignac. Jamais personne ne joua ce rôle comme lui : Molière lui-mêide, qui le créa, ne pouvait y être ujieux. Il fallait voir Chauîpville poursuivi des malassins! jamais ou u'olî'rii un plus pileux visage aux seringues ennemies! Le beau mouvement d'effroi qu'avait Talma dans Hamlet , à l'aspect du spectre, Champvillc le reproduisait à l'aspect de l'aspersoir luneste; chaque syllabe du terrible piglia lo su semblait lui entrer au eorps. Il poussait si loin et d'une manière si lucide l'imit-'itiou de cetie sensation , que, hjrsqu'il enveloppait de ses mains tremblantes et empressées son rrdile épais et pudibond , bien (jue dans sa fuite il ne tournât plus le visage au public , mainte fois une voix venue du parterre s'écria : « 11 a pali! »

Au théâtre, Cbam|)ville nous était fort utile, en prison il nous devint indispensable. Franchement , chacun de nous eut été fûché de n'avoir pas pour compagnon cet excelN'Ut homme, et, par parenthèse, ce même sentiment lui fut

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exprimé, une fois, d'une manière bien iinïvc pnr un homme C(ilèl)re qui parut un instant dans notre prison, pour être ensuite transféré à Port-Royal ; c'était M. de Maieslierijes,

— Ma foi! M. Champville, lui dit un jour l'illustre vieillard , j'aurais été bien fâché de n'avoir pas fait votre connaissance. — Et moi , monseigneur, je me féliciterai toute ma vie de l'honneur qui m'en revient; seulement j'aurais voulu que ce fût dans une autre maison de plaisance. — - Eli mon Dieu! félicitons-nous tous deux sans arrière-pensée , — répondit M. du Malesherbes avec cet air intelligent et à la fois simplement simple tant aimé de M'"^ GeoflVin , — félicitons-nous tous deux sans arrière-pensée; car peutêtre dans le monde la différence de nos occupations ne nous eût pas permis de nous rejoindre.

Les plus jeunes ot les plus alertes s'empressaient d'épargner aux moins valides le gros de la besogne, et sans (jue rien eût été conclu à cet égard , plusieurs s'étaient attachés à se choisir quelqu'un à soigner. Véritables chevaliers hospitaliers , ils auraient presque porté les couleurs de ceux à (jui ils aimaient à se donner ainsi; il n'était pas un vieillard , pas un malade qui ne trouvât ])armi nous xmfils de prison. Champville, par exemple, était admirable auprès de M. do Boulainvilliers : c'était un soin constant , des prévenances continuelles, et particulièrement une obligeance d'une adresse infinie à ne pas se laisser voir. Champville évitait le remercîment comme d'autres le recherchent; il s'arrangeait pour être toujours de corvée avec M. de Boulainvilliers, soit en changeant son tour, soit en se mettant en tiers dans une besogne qui d'ordinaire ne devait se faire qu'à deux ; le vieux comte était dupe de la meilleure foi du monde, et l'empressé Champville lui escamotait son travail en se donnant des airs de maladroit qui auraient fiiit sourire tout autre que M. de Boulainvilliers. — Ah ! vous n'avez pas été élevé pour cela , disait-il à notre eamarnde, mais mpi, voyez-vous, pendant ma prévôté, je me suis eu-

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