‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 104 sur 232 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

durci , le travail m'est facile ; vous voyez , je m'en trouve bien, la besogne est faite.

Nous e'tions dans l'usnge de dîner quelquefois en piquenique; M. de Boulainvilliers fut assez rarement de ces parties , que nous aimions à renouveler pour jeter quelque vari('té dans une existence d'ailleurs fort monotone. Un jour cependant il apporta son plat et goûta des nôtres, mais la nuit même il paya l'e'col; en bon français , M. de Boulainvilliers eut une indigestion et ses suites.

Le lendemain matin, debout avant les autres, M. le comte met tout doucement le nez hors de la porte. Ne voyant persoime, il avance diins le corridor tenant à la main ce que la bcguculerie de notre langue ne permet pas de de'crire, mais dont on pouvait deviner la destination, bien qu'il fût recouvert d'un mouchoir des Indes à larges fleurs.

Habitué à n'être plus paresseux depuis ma prison, en ce moment j'étais levé; le pas appuyé de M. de Boulainvilliers m'était connu, et comme j'aimais à être un des premiers à le saluer , j'allais m'avancer : mais son air de préoccupation m'arrêta.

— Que porte-t-il donc !à? dis-je à Chnmpville, alors sur pied cumnie moi. — Parbleu ! ne le vois-tu pas? c'est la croûte du pâté d'hier; et il fit un geste.

Je compris ; je m'enfonçais dans ma chambre pour éviter de surprendre le vieillard au milieu de dét.iils dans lesquels on n'aime ni à voir ni à être vu ; mais Champville ne m'en donna pas le temps, et paraissant tout à coup :

— Ah ! voilà M. de Boulainvilliers qui s'apprête à nous traiter à la foriuiie du pnt. — C'est ce fou de Champville , dit le vieux comte , rentrant vivement ((Miiuie un lim.içon dans sa coquille. — Doiuiez, donnez! piinieltcz-nioi de vous servir de maître d'hôtel , s'écria le comique.

El le voilà s'cmparant de l'objet drapé, puis le portant droit devant lui en lieu convenable. M. de Boulainvilliers était confus comme une jeune fille à (jui l'on aurait enlevé son fichu; je ne savais trop que dire, quand l'é-

tourdi revient triomphant , tenant le meuble propre et découvert.

— Oh! s'ëcria-t-il , ils disent que tous les hommes sont e'gaux devant la loi; purbleu! ils devraient bien ajouter ; et devant la cassoletle.

Celte polissonnerie me fit rire; mais M. de Boulainvilliers gronda.

— 11 est des choses qu'on fait soi-même, monsieur! — Oui ; mais qu'on laisse vider aux autres, monseigneur , riposta le plaisant avec un grand sang-froid et une révérence profond^.

Champville aimait assez ce genre un peu risqué, et il disait à ceux qui faisaient de la majesté à propos de choses où la majesté n'a que faire : — Avcz-vous lu Pascal , Pascal des Provinciales, Palcal le grand? Je l'ai lu , moi, et j'en ai retenu ceci : — qui veut faire l'ange fait la bête.

A côté de cette plaisanterie au gros sel , je rapporterai un mot de lui marqué au coin d'un homme de goût, ce mot a été dit à M. Angrand d'Alleray , ancien lieutenant civil , le patriarche de notre prison, dont le calme sans ostentation se communiquait à tous , quoique pour lui-même il ne se laissât guère abuser par l'espérance.

On disait que Fouquier-Tinville s'était fait rapporter nos pièces, ou ]/arIait de plusieurs chefs d'accusation, dont le moindre faisait tomber la têto. A cette nouvelle , peut-être quelques-uns d'entre nous se drapèrent-ils un peu pour se donner une attitude convenable, quand d'autres montrèrent qu'ils étaient hommes sans y mettre trop de façons. Champville seul parut ce jour-là comme il était toujours; il chanta ses refrains, lit sa. besogne double, sacrifia à l'estomac comme à l'ordinaire , et puisqu'il était vrai qu'il dût en être ainsi, il se félicita, lui , le Sancho Pança de la comédie, de rouler carosse un jour à côté du roi des rois.

— Ce n'est pas insouciance, nous disait M. Angrand d'Alleray, en nous le montrant, ce digne garçon aime à

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