CHAPITRE IX
homme remarquable e'touffé sur le seuil d'une révolution.
Il n'y a guère de gens qui n'aient un d(^faut originel : celui de M. de Crosn*' fut sans doute do manquer de cette sorte de laiss'r-aller que possédait au suprême degré sou prédécesseur. Avec M. Lenoir cîiacun aurait cru pouvoir exercer les fonctions de lieutenr.nt de police, avec M. de Crosne il semblait que pour soutenir un tel fardeau il fitlfait être un Atlas. M. de Crosne n'élait point un charlatan, mais il estimait Irop sa drogue; héritier présomptif d'un fermier-général, grcifé sur un parlementaire , initié au corps philosophique, il avait fait de tout cela un Olympe des hauteurs duquel il lui était difficile de descendre. Ce n'était passa personne qu'il estimait, mais ce qu'avait acquis sa personne. M, de Crosne faisait continuellement la roue, non avec ses qualités, mais avec sa magistrature; il l'aimait, la choyait, il s'en parait, il s'en enveloppait ; ce n'était pas son dada , comme dit Sterne, c'était sa coque mystérieuse; M. de Crosne enfin disparaissait sous le liiButenant-génér.'il. Il me rappelait cet ancien mestre de camp qui , ayant reçu le cordon, ne le quitta plus par respect pour son rang, coucha avec, et même dans le bain le gardait en sautoir à l'aide d'une enveloppe de toile cirée.
Intendant en Normandie et en Lorraine, M. de Crosne y a laissé des souvenirs. Ainsi par reconnaissance Rouen a donné son nom à une rue. Lieutenant-général à Paris , il débarrassa la capitale de ce foyer d'infection appelé le Charnier des Innocens. Ce que n'avràent pu obtenir les récKimations les plus instantes , le vœu des magistrats ,les arrêts des parlemens, M. de Crosne le fit exécuter avec courage et promptitude. L'activité et le courage étaient ses qualités dominantes; je me rappelle son dernier adieu ; car c'est ù nous particulièrement qu'il fut adressé. Il jouait au tric-trac chez moi , avec M. de La Tour-du-Pin, quand son nom retentit dans le corridor, et nous glaça tous d'effroi; on savait ce qu'un tel appel voulait dire : — Me voilà prêt, s'écria-t-il en se levant comme pour donner un ordre; puis,
S adressant à M. de La Tour, et lui serrant la main : — Adieu, monsieur ; — et se retournant vers nous, et nous saluant de ce beau salut parlementaire, si plein de noblesse et de dignité : — Adieu, messieurs; je vous remercie de vos soins ; vous avez adouci mes derniers momens. Puis il s'en alla du même visage qu'il devait avoir (juand il se rendait à l'audience du roi.
Comme s'il y eût eu contrat passé entre tous les fléaux pour nous saisir tour à tour et nous tourmenter, l'affieusc maladie ne fut pas plutôt éloignée que le tribunal révolutionnaire nous lit ses appels, la peste lui céda le pas : on devait s'y attendre , c'est daiis la hiérarchie.
Notre supplice commença par la séquestration la plus coiïiplèle : un arrêté de la commune nous interdit toute communication avec le dehors. Au commencement ou nous avait accordé la visite des Jiôlres, j'avais vu souvent ma sœur; ma fille, ma Joséphine, raccompagnait toujours ; cette enfant, jolie à croquer, pleine de malice, avait fait la conquête du petit Vaubertrand : elle y avait mis de la co(iuelterie. Comprenant que le petit bonhomme était une puissance, elle faisait de nouvelles toilettes à chacjue visite, et pour l'attaquer dans tons sesretranchemens, elle se mettait en frais d'ag.içarjtes avances et telles que Pierrots de carton , coiffés du bonnet rouge, telles que bonbons lins et uppéliss.intes confitures; elle avait ainsi éveillé la sympathie, et le jeune Vaubertrand attendait les vi'^itesde la citoyenne Joséphine avec un autre genre d'impatience (jue la mienne, mais avec une im|)alienee non moins vive. Ces deux anges, qui avaient à mellre de eha(iue côté, dans leur commun amour, un cœur de quatre ans, s'aimaient à l'adoration, lis étaient devenus les délices de la prison ; si peu d'années, tant de fraîcheur, tant de naïveté, leurs jeux si pétulans nous transportaient au-delà de nos vilaines murailles. Pour moi, moi le |)èrel j'étais enivré d'orgueil quand je voyais le cercle se fornu-r autour du joli couple, puis applaudir , puis le contempler, et peu à peu séduit