‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 111 sur 232 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

paille du crime , salaries pour nous exciter , pour nous faire bouillonner le. sang, pour nous appeler à la vengeance. Déjà la inilraille était [wele, déjà, sous le prétexte de creuser des fosses daisances, la terre était ouverte de toutes parts pour recevoir des monceaux de cadavres; il n'y avait plus qu'à écouter ces vendeurs de chair humaine et à les croire! ils donnèrent un nom à cette opération, un nom digne de ceux qui la trouvèrent: dans l'argot mystérieux des canibales, cela s'appelait inoculei- les prisons. Inoculer pour faire mourir! Ces gens étaient riches dantithèses.

Mais aussi pendant ce temps, nous autres prisonniers nous fûmes plus unis. Depuis l'homme du monde qui avait joué le rôle le plus brillant, jusqu'à l'homme qui vécut du plus humble état , tous se serrèrent la main; les inoculaleurs ne purent pénétrer chez nous , tant les rangs étaient serrés; nos Madelonnetles étaient une vaste tente abritant les mêmes désirs et les mêmes volontés ; la fraternité d'Abel et non celle de Caui était la noire. 11 faut dire aussi que les riches et les gens à leur aise avaient acheté, par des soins constants, une reconnaissacce méritée : pendant le règne de la longue maladie , il ne s'en trouva pas un qui ne voulût être le garde-malade des ouvriers. Ces braves gens étaient tout étonnés de se surprendre à aimer des hommes dont la révolution leur avait appris à être en méfiance; il y eut là bien des i)romesses de dévouement; elles ont été tenues , et toutes les prisons de Paris étaient ainsi. Il s'est fait entre quatre murailles assez d'honneur pour absoudre la France : la prison et les frontières, voilà la grande compensation des horreurs d'alors.

Ce fut M. de Crosne qui donna à la charité des règles pour la faire plus secourable en lui prêtant plus de prévoyance. Aidé de messieurs du parlement, enrcrmés en même tem[)s que lui , il avait établi une espèce de caisse de secours allribuée aux détenus pauvres. On se taxait volontairement, et dans les proportions de sa fortune ou de ses resbourcs actuelles , pour subvenir aux besoins de malheu-

reux qui , sans nous , auraient eu bien à souffrir de la prévoyance républicaine.

Je (lis nous, car j'en étais aussi; non pas certes autant que je l'aurais voulu. Depuis deux ans, j'avais perdu mes econoniies placées dans la maison du roi; le torrent qui entraîna la monarchie enleva aussi mon modeste pécule. Je ne m'en plains pas ; apparemment personne ne perd (ju'nn autre ne profite , et le fleuve révolutionnaire a eu ses îilluvionscomnie les autres fleuves; mais, en ce lemps-Ià, j'étais moins résigné, et j'éprouvais un véritable chagrin de ne donner qu'en pièces de douze sous ce que j'aurais pu donner en écns de trois livres.

Le génie administratif de M. de Crosne avait établi une com[)tabilité parfaitement entendue; agens supérieurs, agcris subalternes, rien n'y manquait. M. le curé de Saintiloch s'iiiCormait des nécessiteux et recevait les demandes ; il les portait ensuite à Messieurs du parlement; ceux-ci voyaient ce qu'il y avait de mieux à fiirc dans l'intérêt des détenus; M. de Crosne délivrait des bons, le trésorier l)ayail : je crois que c'était un abbé qui tenait les livres.

La prison , ainsi montée , était divisée en trois classes : les personnes qui payaient pour les indigens , celles qui se nourrissaient elles-mêmes, et celles qui étaient payées.

Doux spectacle à voir que cette émulation de bienfaits! c'était à qui accrocherait une bonne action; c'était ù qui arriverait le premier à faire des heureux ou du moins à soulager l'infortune. On remarquait de j)etites brigues et même des intrigues véritables pour supplanter la bourse des autres; il fallait se lever malin pour avoir le droit d'être bienfaisant , on n'en prenait pas à son aise. L'administration (le M. de Crosne était (juelqucfois jalouse; car elle voulait qu'on donnût avec mesure , que fou combattît celte irritation de rendre service qu'elle appelait du gaspillage; sans doute elle avait raison, elle ne savait pas combien durerait la tempête , mais elle la prévoyait longue,

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