‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 116 sur 232 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

flambeaux où s'allonge le plus de mèche sont le plus vite use's.

Vers l'e'poqne où l'on nous entretenait d'une translation, il eut un de ses plus beaux triomphes , un de ceux (jui ne s'obtiennent pas avec des mois, mais avec d'j sentiment, et celui-là fut partagé par toute la maison , même par ceux qui le ])rovoqiièreut et furent vaincus.

Plusieurs de ces messieurs étaient de vieux débris enc;tre debout du vieox jansénisme; Tabbé avait une docirine plus jeune et plus facile. Nous aufres , comédiens, lions nons occuj)ions peu de ces puliies affaires de i'nmille ; mais comme rien ne saurait êlre indilîVrent quiind ou est enfermé, et que, d'ailleurs, I'abbé nous paraissait fort inléressanl , nous nous enquérions de ce qui se passait. Uiie fois notre attention fut fortement réveillée par une discussion qui touchait en plusieurs points aux idées dcM'^^ de G*'*, cette excellente femme qui pendant sa vie se donna tant de mal pour devenir une dixième muse , et fut si facilement une héroïne à sa mort. La conversation de ces messieurs , d'abord toute dans les hauteurs , descendit peu à peu à la portée de chacun. Enfin , par je ne sais quelle association d'idées , on passa de la théorie de la grâce suffisante et de la grâce efficace au libre arbitre de l'homme , lequel , par un embranchement théologique fort savant , se lie à la question de l'ame des bêtes.

J'appris que nous nagions en plein Descartes.

Assurément, jamais Descartes ne reçut les caresses d'un chien ! Moi , qui n'ai jamais pu trouver à rire dans les paroles de ce gentleman qui , dans un danger l'rcssant , s'écriait : " Sauvez mes chiens et le colonel Churchill ! » et qui n'y trouve (ju'une phrase à renverser, j'étais furieux des hérésies commises par le grand homme au bénéfice du l)lus étrange système ; moi , qui aime les animaux, et qui , ne pouvant aspirer à l'honneur d'ctrc un beau génie, vais Icrrc-à-terre sur leur compte , leur faisant leur part très-'

cordialement , j'apprenais j non sans colère , qu'ils e'iaient rele'gne's dans les machines. Pauvre La Fontaine ! toi qui cherchais tes inspirations entre le chien et le chat de M™^ de la Sablière , qu'aurais-tn dit d'entendre cela? Assure'mcnt ce que dirent plusieurs personnes à ma pince , et mieux que je n'aurais pu le faire. La question e'tait pleine d'inte'rèt : on s'e'chaufFa de part et d'autre ; ce fut un dialogue tout brillant de belles choses , de choses géne'reuses et de choses subtiles , on donna des exemples; ils furent adroitement rétorqués , et comme la parole reste touiours aux plus verbeux , h s docteurs prouvèrent que les bètes étaient des horloges plus ou moins compliquées. Depuis l'horloge huître jusqu'à l'horloge singe, tous les rouages furent analysés. Un vieux régulier, un prémontré, je pense, divagua fort savamment là-dessus ; il rapporta l'avis de force auteurs, et finit en s'appuyant sur l'autorité de Port- Royal , sur la croyance d'Arnaud et de Nicolo. Il cita un historien de celte fameuse maison, lequel raconte qu'on ne s'y faisait pas scruj)ule d'en agir un peu vertrmenl avec les chiens. Les cris qu'ils jetaient quand ils étaient frappés du fouet n'étaient regardés, disait-on, que comme le bruit d'un petit ressort qui avait remué.

Jusque-là I'abbé n'avait pas soufflé le mot (on verra qu'il avait ses raisons) ; au « petit ressort , » il ne lient pas en place, il se lève :

— Voila un ressort bien trouvé, messieurs ! Il fait honneur à De. caries ! Eh quoi ! pour hausser l'homme , est-il donc nécessaire de faire descendre Dieu au rôle de Vaucanson? Certes , je sais que Us esprits formrnt une chaîne à part comme les cor|)s , et les bctes gardent à notre égard un tel incognito que nous ne pourrons jamais sans doute leur assigner un rang; mais de là à des machines il y a loin. Voulez-vous me permettre de vous faire une réponse sans réplique?

— Sans réplique ! sécria-t-on. — Ajournons à ce soir. — Il recule ; il a peur ! — Nous verrons. — Adieu , beau

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