‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 117 sur 232 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

docteur en herbe. — Vous verrez si je sais monter en graine dans roccasion.

Ceci fut dit en riant , car si ces messieurs s'e'chauffaient parfois , ils s'arrêtiiienl à temps ; avec eux la raillerie était un jeu d'esprit dont chacun avait permission <le jouer ù son tour, et dont , au bout du compte, personne ne payait les frais.

Le soir venu , on ne manque pas au rendez-vous. On attend I'abbé , point d'ABBÉ. On l'avait bien dit: il a peur, il s'est ménagé une retraite ; cependant quelqu'un entre, et bientôt I'abbé est oublié ; c'est un nouveau prisonnier, c'est M. Blanchard , commissaire-général des guerres. On l'accueilic, on l'interroge ; j'ai déjà dit comment on recevait les nouveaux venus. Le cœur de cet honnête homme est plein ; il a été violemment séparé dune épouse , d'une fille ; il les ph'ure ; il s'écrie, leur nom sort de sa bouche :^ Philippine! Amélie! A ces noms chéris, un chien qu'on n'avait pas vu, un chien qui jusquc-l;i s'était modestement tenu à la porte, s'élance vers son maître, et se met à hurler d'une manière douloureuse. — Oui, pleure, pleure avec moi ! s'écrie le malheureux. C'est un ami , messieurs ; il m';i suivi dons tous mes voyages ; il aimnit aussi ma femme, il aimait m;i lille ! N'est-ce pas que tu les aimais? disait-il en laissant couler d'abondantes larmes sur la tête de ce bel animal qu'il pressait sur ses genoux , Amélie ! Philippine ! — VA chaque fois (jue ces deux noms étaient prononcés, le pauvre chien redoublait ses hurlemens qui déchiraient l'ame, s'agitait, cherchait du regard, tournait comme pour voir s'il ne pourrait pas ramener à son maître les êtres chéris qu'il regrettait, et venait enfin lécher sur le pavé de la prison les larmes dont il était réellement trempé.

Ce spectacle avait attendri tout le monde ; le vieux prémontré, le partisan de Descartes, pleurait comme les autres; il s'approche du chien , il le caresse; mais une réflexion lui vient , il lève la tête : I'abbé était derrière lui : — Eh bien! lui dit-il à l'oreille, est-ce là une horloge?

Je n'ai pas besoin d'ajouter que Tabbé avait e'të instruit le premier par Vaubertrand de cette particularité touchante.

J'aurais été fâché de ne pas raconter l'histoire du chien , et maintenant je m'arrête : je n'ai oublié aucun de nos amis de prison.

FICFUS.

Démarches pour ma délivrance. — "Visite chez Collot-d'Herbois. ■ — Visite chez Danton. — ■ Visite chez Robespierre. — L'orange.

— Ce qu'était M"'" Brûlé. — Dévouement. — Refus. — Devienne.

— Le père et la mère Thévenin. — Singulière illusion.

La Comédie-Française est enfin dans une maison dont le re'gime est meilleur, dont le local est plus sain. On peut se promener dans de vastes corridors et respirer l'air par les larges ouvertures de fenêtres d'où l'on aperçoit l'enclos de l'ancien couvent. Voilà du ciel ! de la terre! un peu de verdure! que de choses une longue captivité vous fait aimer ! je date de 1751 , et il m'a fallu arriver jusqu'en 1794 pour apprendre à saluer le printemps!

Notre Iranslalion s'est faite sans scandale, dans des fiacres commodes, trois personnes ensemble; et, chose inouïe! nous ne sommes point gantés (1). Hors la désagréable cérémonie d être flairés en entrant par un gros

(I) On appelait ganter alors mettre des menottes.

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cliicn qui doit d'.'slDord reconnaître les détenus pour les arrêter au besoin, nous n'avons qu'à nous louer des égards qu'on a eus pour nous; bientôt même nous pourrons recevoir nos amis, nos parens. J'ai embrassé ma sœur, j'ai pressé ma fille dans mes bras! chère enfant! comme déjà le chagrin l'a flétrie! mais à présent je la verrai , je la verrai souvent.

Les permissions n'étaient pourtant pas faciles à obtenir, et, comme elles se donnaient en blanc, elles étaient même devenues, pour ces gens qui font trafic de tout, des espèces de billets au porteur, pouvant se vendre , se marchander, se surenchérir, être à la hausse, à la baisse et se négocier enfin comme de véritables elfels de bourse; j'eusse été fort empêché, s'il m'avait fallu recourir à ce moyen, mais le sort me favorisa. Un de ces hommes qui, dans tous les temps, auraient réconcilié Alcestc avec l'espèce humaine, M. Trouvé, alors attaché à la partie littéraire du Mojiit€uj\ lit agir plus d'une fois avec succès pour moi et pour plusieurs de mes camarades. M. Trouvé a depuis lors fait une fortune brillante que tout le monde à suivie avec intérêt, parce qu'il n'a jamais négligé une occasion d'être utile; pour moi je le signale à la Comédie-Française comme un des sourds conspirateurs à qui elle a de réelles obligations; j'espère qu'il ne m'en voudra pas : ce chapitre est consacré à la reconnaissance.

A toi, Félicité, d'abord! à toi, ma sœur, toujours bonne, toujours constante, toujours infatigable dans ta persévérance! à toi, qui fus une mère pour ma fille, un guide pour mon fils, qui consolas mon père , qui vins m'encourager et me soutenir ! à toi, dont le cœur rassemblait toutes les douleurs d'une famille dispersée et qui pour chaque douleur rendais une espérance. Noble créature ! femme qui n'as compté dans ce monde que pour le chagiin! pauvre amie qui n'es plus et qui alors devais m'aider à mourir! A toi (jui ne peux me répondre, mais (\\\\ peut-cire m'entends, ù loi, mon premier remcvciniCiU!

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On ne saurait deviner à qui je dois adresser le second?

A deux anciennes connaissances que j'avais presque oubliées, ingrat! à deux femmes par lesquelles je fus aifectd bien dift'eremment dans le courant de ma vie cxpe'rimeiitale.

C'est raj)peler un doux et riant souvenir que de nommer d'abor<l la charmante comtesse dont les instructions m'initièrent si bien à la langue rt à la science des économistes ^ celle infidèle maîtresse de Monsieur à l'enlhousiasme si fervent. C'est faire un retour vers un passé burlesque que de rétrograder jusqu'à celte plaisante figure dont les bonnes intcnlions pour moi n'allaient pas moins qu'à m'apparenter, du coté gauche, aux princes deTyr et qui se nommait d'une kyrielle de noms dont trois seulement me sont restés : M^'e Lidinka , M^^^ veuve Yasser, lady Mantz.

Je croyais lady Mantz et l'aimable comtesse bien loin de Paris, ou, pour ne pas mrntir, je n'y pensais plus, et parce que j'avais connu l'une par hasard , sans aucune circonstance essentielle, Dieu merci ! et que j'avais été envoyé chez l'autre, comme on envoie un tableau chez le vernisseur pour lui donner du lustre, tout était fugitif dans mon aine sur leur compte; de telle sorte que, lorsqu'au milieu d'autres noms ces deux noms me revenaient, j'avais quelque peine à débrouiller si ce n'étaient pas de ces noms de comédies dont la lil'e d'un acteur très-occupé est nécessairement barbouillée.

D'après cela si j'ai oublié ma comtesse et la superbe lady Mantz, je demande qu'on ne m'en sache pas mauvais gré ; je serais fAché d être déclaré indigne du zèle et des boules qu'elles vont avoir [)our moi.

Celte partie de mes aventures est liée aux démarches de ma sœur; les faire coimaître, c'est jeter quehiue jour sur lec-rattère de ces hommes anx(]uels l'optique de l'histoire a prêté une sorte de grandeur sauvage qui m'étonne et me révolte toujours.

M""6 Sainville avait été la camarade de Collot-d Herbois

à Bordeaux, où ils jouèrcMit la comédie ensemble; elle lui avuit même sauvé rhonneur etia vie dans une affaire grave, en oblenant de M. Duhamel, alors échevin, qu'on t'ermat les yeux sur certaine évasion furlive. Ce service était de ceux qui ne s'oublient pas, Félicité devait avoir quelque raison de penser que cet homme, devenu puissant, saisirait l'occasion de s'acquitter. Ayantbonne espérance, elle se présenta chez lui ; il la reçut sans la faire attendre : M"^^ Sainville prit cet empressement pour un mouvement de reconnaissance; pauvre sœur! Collot avait hâte de brutaliser, et sur des instances qu'il s'efforça de rendre fort brèves , il répondit, avec cet air de premier rôle qu'il n'eut jamais le talent de prendre au théâtre. — «Tu priais pour moi autrefois; les temps sont bien changés! maintenant lu viens me supplier, mais n'espère rien : ton frère est un aristocrate; IL LA DANSERA comuie Ics autrcs! » Phrase figurée dans les habitudes de son éloquence, et dont le sens était de facile interprétation. La danser! c'était la même chose que ce qu'il appelait, par une métaphore horrible, mais de meilleur choix : « Faire transpirer le corps politique. «

Désespérée, mais ne se rebutant pas, ma sœur alla chez Danton. Celui-ci, assurait-on, dans différens cas particuliers, ne s'était pas montré insensible à de grandes infortunes: même facilité d'obtenir audience. Cette fois Félicite avait emmené avec elle ma fille, comptant sur ses grâces et sa gentillesse pour intéresser en faveur du père. Elles arriveiît, et en apercevant une femme et un enfant, le Golialh se lève et prend l'alliludc d'un militaire qui aurait à essuyer une charge de cavalerie; ses traits durs et monstrueux se contractent; la petite est effrayée, elle tremble; cependant sa tante la rassure, va la présenter au terrible personnage, et s'efforce de le toucher par le tableau de nos malheurs. — On ne m'allendrit pas, vous demandez l'impossible! s'écrie le furieux avec sa voix de tonnerre, tn repoussant si brusquement Joséphine qu'il l'aurait fait tomber si ma sœur ne l'eût retenue. Cette enfant poussa

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