CHAPITRE X
les hauts cris, et Danton , sans autre explication , fit mettre à la porte la tante et la nièce.
Ainsi LA NATURE, grand mot du nouveau re'pcrloire, ne fut pas de meilleure invocation que la reconnaissaînce , mot prohibé de l'ancien.
Cependant notre translation avait donné un peu d'espoir à nos amis. Sans doute, disaient-ils, on s'adoucissait à noire égard. Ils conseillèrent à ma sœur de voir Robespierre; elle fut seulement avertie de s'y prendre à l'avance et de lui écrire pour obtenir l'entretien qu'elle voulait avoir. L'Appius du décemvirat parisien aimait les formes, et je suis sûr que de toutes les fidélités, celle de M. de Dreux-Brézé le contraria le moins; il avait ses gentilshommes ordinaires de la chambre, gentilshommes en carniagnole, tenant bâton noueux et portant vêlemens déguenillés; mais n'estil de livrée que de galons!
En conséquence, toute supplique lui plaisait; il fit répondre à ma sœur qu'elle pouvait se présenter et qu'il écouterait volontiers ses réclamations. Malgré le ton décent de la lettre, la pauvre M*"^ Sainville tremblait, et cette fois encore elle prit avec elle ma fille, non pas dans l'intention d'attendrir sur moi, Danton lui avait appris de quelle puissance étaient les larmes d'un enfant auprès de ces hommes d'état, mais elle l'emmenait pour se donner ce maintien dont le courage même a besoin afin de trouver au milieu de l'isolement un regard qui vous soit ami , quelqu'un que vous puissiez presser dans vos bras si vous avez peur, à qui vous puissiez dire des choses même indifférentes si vos pensées vous assiègent. La petite, d'ailleurs, ne voulait i)lus quitter sa tante ; avant que sa jeune intelligence en eût compris les raisons, un mouvement instinctif de tendresse l'avertissait de l'espèce d'appui que prêtait sa présence à toutes ses sollicitations, et quand le moment de ces terribles visites arrivait, elle-même allait prendre la cocarde obligée et l'attachait de ses petites mains à la cornette de cérémonie.
•2tS MÉMOIRES DE FLEURY.
Au moment où elles enlraicnt, Robespierre rcconcUiiçait un homme dont elles furent lieurte'ts assez brusquement; le tribun s'empressa d'offrir la main à ma sœur, et, prenant la parole pour le brutal qui s'en dispensait, il lui lit des excuses avec uîie galanterie un ])eu irourniee, mais c'était quelque chose que lintcntion d'en avoir, et l'enlant trouva M. Robespierre fort gentil.
Ma sœur passa son premier quart d'heure d'anlichambie avec une dame dont tout à Iheure elle allait apprendre le non}. Cette citoyenne, grande, sèche, vieille, niais de celle vieillesse qui ne se courbe jamais et qui doit tomber un jour comme tombe un arbre, dit quelques mots de politesse à ma sœur avec l'intention bien marquée dentamer la Conversation. Fébcité résistai!, elle trouvait à sa co-sollicileuse un ton d'habituée peu propre à attirer la conliance; on sait combien une personne qui attend pour obtenir une grâce ou une faveur regarde avec une attention marquée les lieux dans les(iuels bientôt peul-c le on va décider de son sort; pas un meuble dont l'œil inquiet ne parcoure les dimensioiis, pas un objet qu'il ne conqite; il semble que dans celte investigation on veuille prendre la mesure du maître de céans, que tous ces objets inanimés doivent avoir un mol à vous révéler sur lui , qu'il s'en échappera un secret, un averlissenlent dont vous aurez à proliler. Ma sœur, dont l'esprit était précisément dans cette disposition, no remarqua point le même mouvement dans l'autre dame; au contraire elle march.nt, se promenait, touchait les meubles en feuime doiit les mains en connaissaient déjà les contours; son regarJ j^lissaitsur (iuel(]nes estampes du temps, d'assez mauvais goût pour qu'on y fît réellement atienlion; elle i)araissait eniin dégagée de cette préoccupation qui agit sur les nouveaux venus : elle était de la maison.
Robespierre avait en ce moment un long colloque avec un sans-culotte subalterne, et comme il n'en liuissail pas, la vieille femme, qui ne s'était point assise un seul monuMit et à laquelle le parler semblait aus-i nécessaire que le