CHAPITRE X
marcher, s'adressa de nouveau à ma sœur. — Vous avez là, ciioyemie, une bien jolie enfant!
Celait un excellent moyeu de faire causer Félicité ; quand on la mettait sur l'article de sa nièce, son front se déridait, et vous remerciant du regard et du geste, elle retrouvait alors la parole dont, pour son compte, elle ne fit jamais grand usage.
— Oui , Joséphine est bien , répondit-elle. — Pourquoi est-elle pâle comme ça? Est-ce qu'elle est malade? — J'ai du chagrin, Madame, dit la petite. — Du chagrin, mon enfant , du chagrin ! Eh ! bon Dieu ! qui t'a appris ce vilain mot? Est-ce que c'est déjà un mot de son t^ge? ajouta-tclle en s'adressant à ma sœur. — Puis, sans attendre de réponse, courbant sa haute taille vers l'enfant : — Quels beaux yeux! C'est le regard d'une femme sur un visage de petite fille. — Et levant sa tcte vers ma sœur, elle reprit : — Car elle a tout au plus cinq ans? — Oui, cinq ans, c'est cela! — Ma sœur n'avait pas eu le temps de répondre que la parleuse était revenue à Joséphine : — Regarde -moi donc, petite; embrasse- moi. Veux -tu que nous soyons amies? — Si ma tante le veut. — Ah! vous n'êles pas sa mère? elle vous ressemble pourtant. — C'est que je ressemble beaucoup à mon frère. — Il doit être fier de celte petite? — Hélas! il ne peut plus la voir. — Est-ce (ju'il est?.... dit- elle sans achever et en baissant subitement la voix. — Oh! non, non! répondit vivement ma sœur repous:,aiit une horrible pensée; non, mais les cruels!....
Félicité aurait continué, mais cette fois la bavarde avait subitement tourné les talons. Elle était alh'e, dans un des angles de la pièce , chercher une occupation ; elle ouvrait un carton, et, rai)puyant sur une console, semblait y chercher quelque chose. Ma sœur comprit combien elle avait été au moment d'être imprudente, elle sut même gré à cette femme de son espèce de malhonnêteté à éviter une ex])lication.
A lu manière de déficeler le carton , à l'air de propriété
que prenait la vieille en en examinant l'intérieur, ma sœur reconnut une de ces brocanteuses dont Paris fourmillait alors, courtiers nécessaires d'une époque où régnait la misère et où les malheureux se cachaient; à peine avaitelle eu le temps défaire cette observation que son interlocutrice s'avançait vers ia petite et lui présentait une orange. Celle-ci hésitait et interrogeait sa tante du regard, fort tentée d'accepter, mais n'osant le faire sans permission, quand une voix partie du cabinet de Robespierre appela la citoyenne Brûlé. C'était la marchande; elle fut aussitôt entrée que son nom fut prononcé, mais déjà , par un geste rapide, elle avait lancé l'orange sur les genoux de ma sœur, alors assise : il fallut bien la prendre.
Le sans-culotte qui était renfermé avec Robespierre laisse la citoyenne revendeuse en tète-à-tête et sortit ; mais en traversant la pièce où était ma sœur, il remarqua que le buste de plâtre du palron, posé sur la console, avait été dérangé; il alla bien vite le remettre au milieu en murmurant, et quitta tout-à-f;iit l'appartement sans saluer, mais non pas sans jeter un nouveau regard sur l'efligie de son Robespierre. Il y avait dans ce coup d'œil plus de l'inquiétude du domestique dont la peur est d'être grondé que du fervent enthousiaste replaçant dévotieusement l'idole sur son autel.
Cependant une discussion assez vive avait lieu dans le cabine! ; la porte en était, celte fois , restée entr'ouverte, et ma sœur s'éloignait par discrétion, quand tout-à-coup Robespierre poussa le battant et mit la tête en dehors: — Vous êtes la citoyenne Sainville? — Oui, citoyen représentant. — Aidez-moi donc. Vous devez vous y connaître : est-ce beau , cela ?
Etonnée, Félicité balbutia; elle venait demander la vie de son frère, elle était devant le terrible Robespierre, son cœur battnit d appréhension ; la première parole de cet homme devait la faire frémir; et le tnbun farouche, ce continuateur de Mural , devant lequel elle venait se pros-