‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 120 sur 232 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

terner et demander grâce, l'interrogeait, comme un vrai muscadin , sur une garniture de point de Vaicnciennes.

— Mais , dit-elle en se rassurant , c'est beau , et du meilleur goût. — Du meilleur goût! c'est ressentir!. Y a-t-il mieux? — Oui; je crois que le point d'Angleterre...— Oh ! il faut une fortune pour cela; et d'ailleurs, ajouta-t-il comme s'il se parlait à lui-même, que diraient les journaux d'Albion !

La vieille sourit, ma sœur ne comprit pas (1); Robespiern>. continua :

— Est-ce que le citoyen Fleury se servait de point d'Angleterre au the'âtre ?

Au mot de « Fleury » et de « théâtre, » la vieille femme parut émue , elle changea de place , rougit et vint appuyer doucement sa main sur la tête de ma fille , puis reprit son air de revendeuse à la toilette; ma sœur ne fit pas alors une très-grande altention à ce mouvement qu'elle ne s'expliqua que long-temps après , et sur la demande de Robespierre, elle répondit :

— Jamais , quand il achetait lui-même ses garnitures. — J'entends: chez vous, il en est des dentelles comme des décorations. — Cependant on lui en a donné , en cadeau , de magnifiques; il les a conservées, et...

Tout à la pensée de me sauver, ma sœur jetait ce mot en l'air, espérant qu'il serait aspiré en route et que, peut-être, elle aiu-ait un cadeau à offrir. Pauvre femme, qui comptait qu'on pouvait acheter une vie pour une p.iire de manchettes! Mais déjà Robespierre n'entendait phis, il examinait avecla curiosité d'un vrai connaisseur les pièces de linge

(I) Ceci se comprend. Les injures des journaux anglais chatouillaient délicieusement le cœur vaniteux de Robespierre. Quand il montait à la tribune pour les dénoncer, son accent, son expression, trahissaient la jouissance de son amour-propre : c'était un délice pour lui d'entendre nommer les armées françaises les troupes de Robespierre. Il savourait comme des madrigaux les sarcasjues du duc d Yori^k.

renfermées dans le carton , puis il les portait à son nez comme on pourrait le faire d'un bouquet, semblait les savourer, et les remeltait ensuite doucement en place, sans y souffrir un pli , avec le soin et l'adresse qu'aurait pu y mettre la marchande à la toilette le mieux au fait.

— A la bonne heure ! voilà qui est bien ! disait-il en aspirant avec volupté. Quelle odeur est-ce? — Oh ! une odeur bien simple , bien naturelle, dit la revendeuse avec un air de parfaite indifférence, une odeur qui n'en est pas une.

Robespierre la regarda comme un docteur de Sorbonne regarderait un hérétique , mais il trouva sous son œil couroucé le doigt de la vieille femme qui lui désignait l'orange dont la petite jouait sur une chaise; la figure du tribun s'épanouit.

— C est un beau fruit! dit-il.

En ce moment M^^^ Brûlé lit à ma sœur m\ signe de tête tout imperceptible, mais tout intelligence. Félicité comprit la petite passion du grand homme, elle comprit tout ce qu'il y avait d'obligeant dans l'intention de la vieille, qui en lui donnant, pour ainsi dire, un cadeau par force préparait l'accueil le plus favorable aux deux solliciteuses. En devinant cette singulière sensualité du roi de France actuel, l'adroite revendeuse avait su eir^iire ce qu'on pourrait nommer l'hameçon de sou linge, elle espéra que ce qui lui servait si bien pour la vente pourrait amener, une fois , de plus précieux résultais. Comme un bon observateur , Mme Brûlé guettait les grands hommes aux petites choses.

Cependant Robespierre continuait ses investigations et ses extases, quand l'homme sorti tout-à- l'heure , l'arrangeur du buste , rentra. Il avait une lettre à la main.

— Pardon , citoyennes , p.irdon , dit le suprême représentant, préoccupé après avoir lu la suscription; mais il faut que je sorte, c'est pressé. Citoyenne Sainville , revenez... revenez... mais non; écrivez-moi plutôt... c'est plus sûr... Citoyenne Brûlé , je m'accommode de la garniture... Vous savez ! ce sera en deux paiemens.

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