CHAPITRE X
l'appelait ma sœur. La matinée me sembla longue ; jamais jolie femme ne fut plus attendue , et , je puis dire, ne se fit plus attendre. Je de'sespérais , l'heure solennelle me semblait passe'e; mais l'impatience compte mal, et enfin un des gardiens m'annonça la citoyenne Brûlé. Mes lecteurs l'ont déjà nommée : la citoyenne Brulc était la fameuse dignitaire de l'ordre de Malte, chevalière par privilège du pape Honorius II, c'était bien ma lady Manlz.
J'allai avec empressement au-devant d'elle; elle courut à moi , ses bras s'ouvrirent : le geste était parlant , je me précipitai les yeux baissés ; et cet accueil dont je redoutais tant les démonstrations favorables chez M. le maréchal , je ne pus l'esquiver ici , avec cette différence que le baiser que j'aurais reçu alors aurait eu douze années de moins.
Quelle femme dut êire lady Mantz, et que lord Manlz fut un heureux mortel ! Jamais ruines de belle femme n'annoncèrent tant de splendeur passée ; mais une chose sur laquelle le temps n'avait nullement ex«"rcé ses ravages, c'ét.iit sa facilité de i)orler la parole : toujours même jet , toujours même fraîcheur de moyens. Le bonheur de revoir nn vieil ami, un habitué des petits soupers du m;u'échal lui lit de nouvelles forces, et, en deux heures de causerie, elle m'en donna pour douze années d'absence. Ricnc de tant d'économies , elle déroula devant moi le passé , ie présent et l'avenir: l'avenir surtout. Je serais troj) orgueilleux si l'on se souvenait de ce que j'ai rapporté d'elle, (ju'elle était élève de ce Daniis , célèbre professeur de pierre philosophale; mais à présent que je l'ai rappelé , il est facile de deviner le vaste champ que laissait aux conjcitures d'un esprit comme le sien un avenir dont le présent n'avait ni règle ni mesure. Lady Manlz s'en donna du long et du large ; elle avait averti Louis XVI , elle avait prévenu la cour; nouvelle Cassandre , elle avait crié ses prophéties sans être écoulée, et maintenant, moins jolie que la fille de Priiim , et p.ir coiiéquent n'étant |ioint exposée au même genre de nialheur, elle revendait à la toiletle, ayant, d'à-
près sa propre expression , un pied placé sur les débris de In monarchie et l'antre sur le cr.itère d'un volcan , image sensible de ce qu'avait lait toute la vie l'imagination de lady Mnntz : peipé'uellenienl le grand écart.
La catastrophe qui mit en question tant d'existences donna à \i\ sienne sa véritable destination. Ecoulcuse et conteuse, c'était une trouvaille pour elle qued'adopler une profession donnant entrée dans les deux camps ; elle paraissait être à tout le monde , et ne nuisait à personne. Moins embarrassée que l'âne de Buridan, elle mangeait aux deux picotins et s'en trouvait à merveille; bavarde suivant l'occurrence, discrète quand il le fallait, mais jamais discrète sans parler, c'est-à-dire parlant alors pour mieux se taire, c'était la revendeuse moilèle. Montant du premier au quatrième étage, entrant par toutes les portes, admise dans tous les intérieurs , elle savait son Paris sur le bout du doigt , et je ne parle pas seulement du Paris vulgaire , du Paris des rues, des maisons et des apparteuK^ns, elle savait le Paris des caractères et des passions , le Paris des joies et des infortunes, le Paris de quelques heureux et le Paris de tant de misérables ; elle pénétrait partout, et fournissait à qui (jne ce fût à juste prix; elle avait vendu à Marat les culottes d'un curé, à Henriot les épaulcltes d'un colonel des Suisses; elle fournissait du linge de mnrquis à Robespierre, et Catherine Tîiéos, celte femme qui fui au moment" de faire une secte , au temi)s où ce même Robespierre ne s'était pas encore déclaré le patron de TEternel, Catherine ïhéoSjdite la nière de Dieu, lui devait un restant décompte sur une douzaine de camisoles , à elle fournie de la défroqiie de h) courtisane Dulhé.
Comme tant d'autres le firent plus lard, avec ce tout petit carton , toujours se remj)Iissant (t toujours se vidant, lady Manlz pouvait arriver aux grosses fournitures , et, comme tant d'autres aussi , parvenir à la fortune , en vendant à nos armées des voilurées de foin pesant leur i)oids uu moyen d'un arrosement productif, en livrant à nos bra-