‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 125 sur 232 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ves , qui traversaient si laborieusement les Alpes, de bonnes chaussures à triple semelle, dont une de carton; mais huly Mantznecomprit jamais le sublime du genre; elle alla toujours terre-à -terre ; la partie philosophique de son état lui souriait plus que ne la tentait la partie lucrative ; son petit carton lui plaisait, elle s'y était attachée, c'était l'heureux passeport qui lui livrait mille secrets, et lady Mantz était née avec la passion de savoir les secrets d'autrui.

Une autre raison qui empêcha la chevalière d'opérer en grand , c'était le besoin de rester à Paris; elle s'y était fait une vie nécessaire à d'autres : lady IMantz ne s'appartenait pas; toute entière à une cause perdue, mais ne lui portant secours que d'une manière subalterne, elle avait une patronne invisible, à la dévotion de laquelle elle était dévouée.

Pour ne pas trop faire languir, lady Manlz était immédiatement sous les ordres de la comtesse à la théorie du tonnerre; et , pour en venir à ce qui me concerne, la puissance dont la ci-devant citoyenne Brûlé avait parlé à ma sœur était celle de la bienveillante économiste , ou plutôt celle d'un coH're-fort des mieux garnis dont elle pouvait disposer à sa fantaisie.

Ces deux femmes singulières,;! plus d'un demi-siècle de distance, avec des idées toutes contraires, l'une jolie , et l'autre ayant dû oublier si elle l'était, mais toutes deux pouvant se rendre la vie bonne, l'une avec l'industrie qu'ille s'était créée, l'autre avec des fonds considérables placés sur toutes les banques, se touchaient par un point remarquable, par un caractère dont j'avais souvent observé le type dans l'ancienne cour, par l'esprit de servitude ou , si on l'aime mieux, l'esprit de servaii;e , cet esprit pnrliculier dont, m'a-t-on dit, Louis XIV fut l'introducteur, sorte de domesticité seigneuriale qui se dévoue à se mettre aux ordres de la cour, à lui appartenir, à se rivera elle , à voir tout l'univers daris la cour. Ces deux dames, à tant d'échelons de dislance, se ressemblaient. La comtesse, esclave volontaire d'une supériorité de tradition , s'était

vouée au service de la cour proscrite comme lady Mantz s'était vouée au service de la comtesse; toutes deux exposaient leur tête, et pourtant n'avaient plus d'affaires (jui leur fussent précisément propres; sans passions et sans affections pour leur propre compte, elles avaient des passions et des affections empruntées à ces intérêts supérieurs, elles agissaient pour ces intérêts, y donnaient leur ame et leur vie ; autant revendeuse à la toilette l'une que l'autre, lady Mantz faisait à l'égard de la comtesse ce que la comtesse faisait à l'égard de l'assemblée puissante des rois donnant asile aux princes fugitifs, et comme l'une allait porter ses cartons dans la ville et dans les faubourgs de Paris, l'autre fais.iit voyager ses malles dans les cours de Russie, d'Angleterre, d'Espagne et d'Allemagne ; sortes de mouches du coche politique, mais mouches de meilleure foi que celle du fablier, elles allaient, couraient, volaient, sonnaient la charge, et attendaient le jour de sonner la victoire du char malheureusement embourbé. Mais au n)ilieu de tout ce mouvement sans rt-suliat , quant au principal , il y avait bien des infortunés de secourus, bien des proscrits sauvés, bien des familles consolées, et l'affreux nom d'espionnage ne peut être donné à ces deux dévouemen'«:,car la comtesse jetait à tous les malheurs ses immenses richesses, et lady Mantz donnait son travail, sans d'autre récompense que celle d'avoir obéi à cet esprit de subordination dont j'ai parlé.

Combien j'appris avec plaisir des nouvelles de ma comtesse! combien je me trouvais flatté de n'en pas avoir été oublié! Quels reproches je me lis de ne l'avoir point appréciée! combien mon cœur lui restitua vite ces qualités aimables qui m'avaient charmé, et tempéra ces défauts qui m'avaient fait réfléchir! Je me la rappelai, jeune , enjouée, eulhou^iastc , me faisant dire son mystérieux catéchisme ; je me la rappelai infidèle, mais infidèle si agréablement! de celle infidélité qui est une parure de plus, qui engage l'amour-propre, cl fait d'une afi'aire de cœur une allairc de

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