CHAPITRE X
champ-clos, de victoire et de conquête*. C'e'tait un petit coin du paradis de Mahomet que lady iManlz venait d'introduire dans ma sombre prison ; je hii en sus gré , et quand ce premier feu des souvenirs fut passé, j'eml)rassai sincèrement hi bonne vieille pour la part de reconnaissance dont je lui étais redevable. Ne pas m'oublier. au jour de l'infortune, c'était bien généreux, c'était bien femme ! L'accord de ces deux âges, de ces deux caractères pour un même bienfait, m'allaita l'ame; je pleurai sur les mains de lady Mantz, mais je devais refuser les propositions qu'elle venait me faire ; elle insista.
— J'ai ordre d'oblenir votre consentement : je l'obtiendrai. Songez-y ! Une jolie femme se dévoue , et vous refusez) — Elle est donc toujours bien jolie? — Mieux que jolie. Ses Iraits ont pris une gravité qui sied admirablement à ce noble visage. Ces couleurs d'une santé un peu florissante ont fait place à une pâleur qui charme et intéresse à la fois ; son sourire seul n'est pas changé, et vous savez si elle y aurait perdu! Un roi tirerait vanité d'être sauvé par elle, et vous, vous!... — Je tirerai vanité d'avoir résisté à des offres si généreuses, au bonheur de la voir, au bonheur de me jeter à ses pieds et de la remercier ; mais sortir dici quand mes camarades y restent , c'est impossible! c'est déserter...
Ce mot, en horreur à la vieille loyauté, frappa lady Mantz. Sa tête se courba, et quand elle l'eut relevée, ce fut pres(pie avec le même accent que le mien qu'elle répéta:
— Déserter !... — Déserter en face de l'ennemi, — C'est voire dernière réponse ? — Puis-je en avoir une autre? — Eh bien ! nous vous enlèverons comme on enlève une jeune fille.
Je ne sais s'il était au pouvoir de lady Mantz d'exécuter sa plaisante menace, et si le nouveau mouvement qu'elle se donna pour ce rapt d'espèce nouvelle la désigna à l'inquiète activité de la police d'alors, mais deux jours après sa visite cUe-mêmc fut arrêtée comme suspecte et déposée à
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la prison du Plossis, où elle resta jusqu'à la chute de Robespierre.
C(;pendant le danger e'tail pressant pour moi et mes amis, et dans l'intervalle de l'entrevue dont je viens de rendre compte à l'arrestation de lady Maniz , j'aj)pris que Collotd'Herbois avait écriî à Fouquier-Tinville ponr hâter la mise en jugement de six d'entre nous, conside'rcs apparemment comme les plus coupaldes. 11 n'y avait point à se tromper sur l'issue i)robable de l'affaire. D'après la coutume de la commission, chacun des dossiers envoye'sà l'accusateur portait en marge, et en encre jouge , une lettre fatale, indication convenue avec la justice du docile tribunal. Un grand G (1), c'était la mort; un D (2) , la déportation ; un R (3) ordonnait aux juges d'acquitter, et nos six dossiers envoyés étaient recommandés ainsi :
Dazincourt G
Fleury . .' G
Louise Contât .G
Emilie Contât G
Raucourt . G
Lange G
Et non content d'avoir placé la lettre rouge, dont la monotone redondance marquait les six coups du glaive, le minutieux Collot y avait joint un posl-scriplnm sans appel. Des circonstances , dont j'juu'ai à j)arler bientôt, me tirent connaître ce biHet bienveillant de l'homme qui , en revanche de ce qu'il devait à ma sœur, voulait me débarrasser des peines de ce monde en bo!mecomi)agnie. Voici ce modèle de précision daus le style épistolaire :
« Le comité t'envoie , citoyen , les pièces concernant les
(1) Guillotiné.
(2) Déporté.
(3) Relâché.