‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 128 sur 232 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

torqiier si cet acte de courage est dangereux, il en est une à la tin qui vient clore votre résolution et la rendre irrévocable; niellez à la place delà comtesse mon père ou ma sœur, ou même un homme , j'aurais eu peut-être la faiblesse de mentir à mon devoir ; Dieu aidant, il n'en fut pas ainsi. J'écrivis à la comtesse quelques lignes où passa toute mon ame ; mais c'était uii refus. Ma sœur lui donna ce billet ; après avoir lu , elle se frappa au front de ses deux mains, et s.ins répondre, sans dire adieu, elle écrivit sur le même papier : « Vous êtes un ingrat ! » et disparut.

INon , je n'étais pas un ingrat ! j'avais su apprécier toute la noblesse de ce dévouement ; j'avais appris tout ce qu'il y avait de tendresse et de vraie amitié dans cette ame généreuse ; le remords de l'avoir méconnue a tourmenté plus d'une de mes journées , et si l'or n'avait pas été mêlé à ce bienfait de la vie qu'elle voulait me conserver, si cette vie avait été seule menacée et que j'eusse été dégagé de ce point capital de mourir où mourraient mes camarades, après ma sœur et mon père j'eusse aimé à être sauvé par elle , et qu'elle juge si je suis un ingrat ! je place toujours ma reconnaissance en bon lieu et comme d'autres placent leurs bienfaits : je choisis.

Depuis lors je n'ai revu ni lady Mantz ni la comtesse , mais j'ai su que celle-ci , après avoir beaucoup voyagé , s'était fixée en France, près de Bourges, son pays natal. Je présume assez de la bonté de son cœur pour penser que la chevalière aura fini jiaisiblement auprès d'elle une \ifi jadis si agitée. Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais oublié combien je dois à toutes deux. Je reçus d'elles un service , et, bien qu'un peu lard pour en proliler, une utile leçon : lady Mantz m'apprit à ne plus juger quelqu'un sur sa caricature , et la comtesse que , telle femme que nous croyons valoir seulement un hommage, peut être aussi digne d'un regret.

Le temps march;iit et noire arrestation datait de neuf mois , si je no me trompe , quand ou s'avisa d'essayer dnu

peu de clémence envers qiielqurs-iiiis d'entre nous pour avoir le droit de faire de la rigueur envers les autres. Envoyer en bloc la Comédie-Française à l'echafaiid aurait semblé une justice trop brutale ; nous n'étions pas des victimes ordinaires , l'attention devait se porter sur nous ; les comédiens appartiennent à un monde pour lequel le])en|)le éprouve une sorte de bon mouvement (jui n'est ni le respect ni l'admiration peut êU-e, mais qui est quelque chose où il entre un peu de ces deux sentimens avec une dose de reconnaissance. L'amour du peuple pour le spectacle est le gage <le l'inlérêt qu'il porte aux acteurs ; il ne peut nous voir sans nous associer à la représentation théâtrale, à celte fascination qui le transporte ; nous sommes pour lui le signal d'une Icle , d'un plaisir vif , nous sommes les amis des yeux et d -s oreilles , si nous ne |)ouvons l'être de l'esprit et du sentiment. Dans les temps môme où le peuple n'est pas souverain , c'est chez nous qu'il exerce sa souveraineté la plus réelle et la moins incontestée ; aussi s'aime-t-i( en nous : tuer un comédien , c'est tuer une illusion qui peut-être ne se représentera plus dans l'histoire de ses plaisirs. Si la foule n'approlondit ainsi la question , elle s'en rend bien compte ; et quand les esprits cultivés nous traitent en artistes , en interprètes habiles de la pensée du génie, auprès d'elle nous avons une (popularité forte, parce quelle a quelque chose de celle des marionnettes (jni l'amusent; aussi, à ce litre , pouvons-nous compter sur de vives sympathies.

Disons eu passant que Michot est là pour le prouver : Une foule en délire le poursuivad sur la p-lace de Grève ; qu'avait-il fait? on le prenait pour un fermier-général , s'il m'en souvient. — A la lanterne! criait-on , à la lanterne ! Déjà le fatal cordon serrait à la gorge le pauvre comique , quand , au milieu des allées et des venues pour s'échapper et pour saisir, le hasard amène un homme qui le reconnaît : — Eh ! c'est \ç,porichineUe de la république! (lit-il aux autres. Ce mot suffit , on délivre Michot , on le

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