‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 129 sur 232 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

rassure ; on le caresse : le citoyen allait être pendu , policliindle lut porte en triomphe.

Je reviens au fait.

La commission qui décidait de notre sort nous partagea en catégories, afin sans doute de diviser l'inléret et de singer 1.1 justice. D'après la liste que j'ai t'.iit connaître , nous étions six marqués du G mortel ; peu devaient être délivrés, on devait déporter les autres. M^^^ Devietine av;iit été désignée d'abord pour la déportation , mais même au plus fort de la Terreur, l'amitié fil des miracles et la meilleure de nos camarades sortit de prison.

Elle fut redevable de sa délivrance à la haute proteclion de Voiiland , l'un des membres du comité de sûreté générale , lequel s'uiléressa à elle sur les vives instances de M. Gévaudan , vers ce temps-là entrepreneur de charrois pour les armées. Qui disait entrepreneur , disait alors homme de haute (inance. La fortune de M. Gévaudan l'aida beaucoup , mais sa |)ersév( rance , la ténacité de son zèle firent plus encore. Il endormit tous les argus, jeta le gâte, m à tous les cerbères , pria , pressa , ajtlanit mille obstacles , séduisit et attendrit; et pourlaut , bien que g.'iiénux et plein de probité, il ne dormait pas son dévouement gratis, il le prêtait , et à gros intérêts , car plus tard , l'usurier qu'il esll nous a enlevé W^^ Devienne à laquelle il a offert son nom et toutes les séductions qui pouvaient la tenter: le p'aisir de rendre service.

Le jour de liberté de notre camarade fut une fête pour nous tous. Mlle Devienne semblait avoir (Uivert la porte à !'esp( rance et nous avions en gré (pie le boidieur eût comujcncé par elle. Nous la connaissions bien d'ailleurs, et , en mon particulier , je savais que son amitié ne serait pas oisive.

Dirai-je que c'est avec bonheur que je trouve enfin ce nom sous ma plume ! que c'est avec uiïc joie douce que je le trace! et combien j'avais impatience <le le placer ! Devienne est ma Benjamine, à moi ! Devienne ! quelle femme!

quel cœur ! quelle artiste ! J'aime mon Valencey, ma douce retraite , j'y suis si bien entouré, si chéri des micus ! et malgré cela, lorsqu'après une tournée à Paris, après avoir vu Devienne , je reviens vers mes pénates , j'ai quelque peine à me persuader qu'Orléans n'est pas au bout du monde ; j'étais encore avant-hier auprès d'elle, avec cette bonne et petite société qu'elle a su fixer, où la joie n'éclate pas, mais où elle murmure; il me semble déjà qu'il y a un siècle que je l'ai quittée ; et pourtant j'emporte avec moi tant de souvenirs ! je me sens encore sous Tinifluence de ce bien-être de la vie qu'elle communique à tout ce qui l'entoure ; de cette mystérieuse situation de l'ame qui vous fait deviner, en sa présence, que le lendemain vous plaira autant que la veille. Je la vois appuyée les deux coudes sur sa petite table , se mordant malicieusement le pouce de la main gauche , tandis que la main droite est prête à faire éveiit.iil , si quelque conte (de ceux que sait si bien fuire M. Gévaudan) l'effarouche un peu ; j'entends celte voix suave et entraînante rappeler doucement ses intimes à l'ordre , et , comme si j'étais là encore, je vois les intimes fort indécis ; avec elle on est entre la désobéissance et la soumission, car la désobéissance vous attire ce regard si plein de puissance , ce regard si beau à voir ! et la soumission ,

ce remerciement par un sourire, sourire d'ange ! et je

fais bien de l'honneur aux anges.

Il y a deux femmes en Devienne : la femme du logis et la femme artiste. Au théâtre, c'est l'intelligence, c'est l'esprit, c'est l'observation et la (inesse poussée jusqu'à la coquetterie. C'est l'actrice qui peut le plus se passer de son auteur; elle l'aide quand elle ne le crée pas ; d'un regard , d'un geste, elle fait un bon mot; d'une inflexion , d'un silence, elle fait la fortune d'un vers; cette prose est-elle languissante? elle presse son allure, elle la papillolte, et voilà que celte prose éclate eu étincelles. Elle comprend Marivaux, mais elle fait comprendre Molière; non-seulement elle peut conserver au beau tout son lustre, mais

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