‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 131 sur 232 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

moi.... C'est mon père! — Voire père? — Que j'ai retrouvé, là; qui m'a vue! qui m'a reconnue! qui a reconnu la grande dame, entendez-vous, Fleury, qui l'a embrassée, mon ami! el a promis de venir loger cliez elle! Vous le verrez; vous aimerez papa Thévenin; je veux que vous veniez faire visite à mon bonheur!

La famille de Devienne était connue et réputée dans tout Lyon; honnête souche d'artisans, il ne sortit d'elle que des hommes laborieux et utiles , de ces dignes demi-bourgeois qui ont aussi leur généalogie sans tache, et, par exemple , pour cette famille-ci, le peuple lyonnais nommait ses Thévenin avec le même orgueil que la noblesse nommait ses Montmorency. Le rabot et la scie, instrumcns de leur bien-être, n'avait pas quitté depuis des siècles la boutique héréditaire. Là, l'aîné de la famille représentait l'antique honneur des aïeux, y épousait une jolie fille , y devenait père d'enfaus charmans, et prouvait à tout Lyon la vérité du vieux proverbe : Bon sang ne peut mentir.

Mais il est un instant marqué où les races cessent d'être immuables. Dans la famille de l'ouvrier, l'art avait désigné une jeune fille : il fallut qu'elle allai à lui. Avec le uuUier de Maître Adam , le père Thévenin n'avait pas le même goût |.>our les vers, et ce goût vint chercher l'enfant jusque sous l'établi où elle jouait. Elle alla au théâtre par hasard, et bien par hasard, car madame Thévenin n'entendait pas raison sur le spectacle , qu'eu sa qualité de femme tout à fait pieuse elle regardait comme un lieu de perdition. L'iillrait de la scène éveilla au cœur de la jeune fille une vocation décidée, et elle partngca si peu d'injnstes préventions qu'à quehfues années de là on la trouve répétant chez Préville, puis se lançanl , toute fraîche, toute jolie, toute intelligence et toute ferieur, sur le premier théilire et devant le public le jdus éclairé de rEuro()e.

Qunnd Mlle Devienne i)arut, M^'es Fanier et Dugazon allaient se rclirer, etM'"^ Bcllecourl ne pouvait plus jouer que les servantes de Molière; ou aurait pu dire le moment

favorable, s'il n'était resté M'ie joly. En sa présence, la réussite était difficile , et c'est ce qui rendit le triomphe de la jeune débiilanfe plus éclatant... Mais mon projet n'est point de parler ici des succès et du talent de ma bonne camarade, c'est de l'histoire trop connue. J'en suis à Devienne femme , et non à Devienne artiste.

En même temps donc que Devienne artiste goûtait de tous les enchantemens de la gloire. Devienne femme avait des chagrins. L'amour de l'art lui fit faire , de Lyon à Paris , l'école buissonnière , et le souvenir bien cher de ses parens venait gâter les hommages dont elle était entourée. Qu'on juge de son bonheur lorsqu'à cette grande assemblée du Champ-de-Mars elle rencontre , parmi les députés de Lyon à la fédération , son père! son père qui a tout oublié pour n'être qu'au bonheur de la retrouver! qui la reconnaît brave el parée! qui l'embrasse devant la nation, et consent à passer chez elle tout le temps qu'il restera à Paris !

J'ai vu ce ménage. Jamais femme pleine de tendresse ne fut plus aimable à contempler en sa piété filiale. Devienne est, d'ailleurs, la femme des petits soins, des attentions fines ; c'est en la voyant alors que j'ai compris tout l'intérêt qu'on peut donner aux agréables minuties de chaque jour : c'était un moka qu'on voulait confectionner soimême; une tabatière qu'on remplissait jusqu'aux bords et où l'on avait mis la fève odoranîe ; des sucreries du pays auxquelles on avait donné la dernière main. Maître Thévenin se laissait aimer et choyer comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie; il y mettait une facilité, un laisser-aller, qui aurait fait honneur au plus habitué; il me rappelait un peu le héros de Gresset; aussi je le nommais, à part moi, le Père Vert-vert : je dis à part moi , car il n'aurait pas fallu plaisanîer Devienne là-dessus. On aurait dit que l'excellente fille voulait se rattraper du temps perdu; elle y mettait toute son ame : c'était une affaire de sentiment et (le conscience.

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