‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 136 sur 232 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

bien autres puissances , et alors que la re'volution fut venue, ce fui elle-mcme qu'il mystifia.

A cette époque ii avait quitté son re'giment , et comme il prit la comédie en goût, moitié artiste, moitié amateur, ii s'enrôla avec les principaux comédiens du théâtre de Mareux. Là , plus que jamais , joyeux tracassier , il donnait une action nouvelle à celte société, divertissant le pu])lic, portant sa gaieté dans les coulisses, et jetant moqueusement sa vie à tous les hasards dangereux d'alors , sans qne nul de ces hasards voulût la prendre. Je puis garantir les faits suivans :

Associé à plusieurs bons vivans comme lui, résolus à son exemple, il courait de dislrict en district, caricaturant les originaux, les meneurs et les intrigans qui cabalaicnt, briguaient et parlaient là pour le peuple et de par le peuple. 11 s'était choisi un état, celui de Motionnaire ^ état récent que l'ardeur de parler avait institué, car on parlait partout alors, à la tribune et sur la borne, dans les clubs et au coin des rues; un motionnaire était un coureur d'assemblées populaires, ayant dans la mémoire trois ou quatre cents mots redondans, quelques phrases à effet, deux ou trois grands mouvemens à tiroir , qu'il portait partout avec lui en prenant garde seulement de changer de cylindre en se représentant devant le même public; avec ce bel ensemble de moyens oratoires , un tel homme trouvait le secret de gouverner les sections et de les agiter au gré de certaines volontés. De Labussière s'amusa à contrefaire l'éloquence de ces accapareurs de discours. Il se transportait partout avec ses amis, demandait la parole , et à l'aide du jargon trariscendant en vogue, il s'adressait au peuple, qui ne le comprenait pas, mais qui , sous l'impulsion des applaudisscmens des conjpèrcs, demandait la mention honorable en faveur de l'orateur.

Un jour, il se rend dans une des sections du fauboiu-g Saint Marceau , ou, pour ne rien changer aux supprosçious du temps, au faubourg Marceau , secliou dite du t^i*

nistère. On y agitait une question fort importante sans trop s'entendre, tous parlant ensemble. En vain le président secouait-il une immense sonnette, en vain cherchaitil à ramener l'ordre et le calme nécessaires aux hautes délibérations, rien n'y faisait, si une voix plus puissante et plus habituée que celles des autres ne se fût fait entendre; de Labussière demandait la parole pour une motion d'ordre inlcressant la chose publique. A ces mots sacramentels , l'orateur peut approcher , on fait haie pour protéger son passage, et lui, regardant bien d'abord si 1rs siens sont à leur poste, monte avec solennité dans une chaire placée perpendiculairement au dessus du bureau.

Après avoir pris l'attitude connue de ceux qui ont à parler long-temps, après s'être assis et appuyé en orateur qui tient à chaux et à sable , il dit :

Citoyens! Je vais vous surprendre, je vais même vous étonner par la dénonciation que je vais présenter à voire sagacité. ( Grand silence. ) C'est à vos lumières , à votre amour pour la patrie, à voire enthousiasme , que dis-jc! à votre saint délire pour la liberté; {Bravo! chut! chut!) c'est à votre courage dans l'adversité, votre prévoyance dans les affaires délicates, votre génie dans toutes les opérations commerciales et politiques que je viens dénoncer un complot affreux contre vos propriétés. ( On redouble d'attention. L'orateur tousse, crache, et continue.) Oui, citoyens! il est des coupables qui se cachent dans le sanctuaire de l'honneur et de la probité; il est des coupables qui viennent siéger dans votre auguste assemblée!....

Ce que j'ai à vous apprendre mérite toute votre attention , toute votre sollicitude ; je vous déclare donc qu'il est affreux , abominable , de voir violer à chaque instant la foi publique dans l'asile de la vertu même. ( Bien ! bien ! continuez !) Doux encouragemens! j'en avais besoin; je m'appuie sur vos suffrages ; ils me prescrivent les révélations que j'ai à vous faire. Citoyens! dignes amis! républicains qui m'entendez ! que deviendront les propriétés si

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