‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 137 sur 232 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Tanarchie sortant cle son berceau commence déjà à atten* ter au droit des gens! la liberté est sainte et sucrée , mais la liberté a ses bornes: ks passer, c'est se rendre coupable!....

le vous dénonce donc, citoyens.... avec peine, avec douleur... avec un frémissement mêlé d'horreur... avec une horreur mêlée d'angoisse... un honorable membre de votre assemblée qui vient... le dirai-je?... {Parlez! parlez .') qui vient.... vous le voulez?.... qui vient.... Sainte probité', je tadjure!... Je vous dénonce donc , un honorable membre qui vient... de soulever mon mouchoir de ma poclHî!.,.

(Ici de Labussièrefait le geste de se moucher avec ses doigts y et ajoute , avec un accent pénétré :)

Voyez, citoyens! à quelles extrémités fâcheuses l'hono-» rable membre me réduit!...

On ne sait d'abord comment prendre ce beau discours. L*orateur a un nir si vrai , si convaincu: mais bientôt des éclats de rire parlent, et ensemble des cris d'indignation. On entend de partout : « A bas ! cm parez- vous du mauvais pl.'iisant ! qu'on l'assomme ! » C'est un crescendo général ; cependant les amis apostés crient à l'injustice, ils appuient la motion; mais sans en tenir compte, des ouvriers escaladent la chaire , ils vont venger l'assemblée insultée; l'orateur prend son temps , saute sur le bureau , de là fait un plongeon dans les jambes, rejoint les siens et gagne la porte, grâce au tumulte.

Une autre fois , il osa plus encore , car il osa à la face de toullsraêljCn plein Paliis-Royal, il osa devant la baignoire nationale (i) , et malgré la perspective d'y être plongé pour ses méfaits.

Il se promenait en compagnie d'un de ses amis. Ce jardin affluait alors de curieux, d'espions, de libellisles , de

(1) On appelait ainsi le bassin du Palais-Royal où le pen-ple faisait de fréquentes immersions Ue personnes suspectes,

désœuvrés, de journalistes et de gobe-mouches, grands consomnialcurs de nouvelles. Là e'tnieut les forgeurs de fables ridicules, les dcbitans d'histoires secrètes, et là aussi se trouvaient ces hommes spéciaux qui mettaient la patrie en danger deux fois par jour. Après avoir joue le rôle d'écouteur de faux raisonnemens et celui d'écouteur de mensonges à l'heure, de Labussière proposa à son ami de prendre avec lui un personnage actif dans ces scènes comiques. On l'a vu ajuster à ses moyens le ton et l'accent du molionnaire, aujourd'hui il imitera l'attitude, la voix , la démarche et le geste de V Alarmiste ^ homme qui s'enveloppe, rabat son chapeau , parle bas , marche de même , glisse à côté des groupes , frise l'habit des passans, avertit ainsi de sa présence , jette un mot propre à germer et disparaît, laissant à d'autres le soin de venir cueillir le troU' blc qu'il a semé.

Le mot donné de part et d'autre et la réplique convenue, voilà mes mystificateurs entrant essoufflés, hors d'haleine, essuyant une sueur froide ; ils se promènimt longeant les arcades, paraissent vivement émus et s'entretiennent bas , mais avec celle chaleur et ces éclats ménagés qui disent tout en ayant l'air do tout retenir. De Labussière froisse clans ses mains un paquet, naguère cacheté d'un large cachet à la cire rouge.

11 fallait moins que cela pour attirer l'attention. Bientôt ils sont suivis, d'un peu loin d'abord, puis d'un peu plus près. De Labussière parle, et l'ami fait de grands gestes. Ils marchent lentement , la foule se règle sur eux; ils vont vite , la foule se précipite ; ils se retournent, la foule imite l'évolution. On aurait dit deux sergens enseignant à des recrues. Voici un à peu près du monologue du mystificateur, monologue sur lequel on appliquera facilement les grands mouvemens de l'ami , ses cliangemens de physionomie, ses yeux levés au ciel, et enfin toute la pantomime de circonstance :

— C'est ijn complot affreux !.... c'est un horrible atlen'

Page 1