CHAPITRE II
hommes de talent restèrent ; non pas précisément parce qu'ils avaient du talent; car ce ne serait plus une histoire acade'mique ; mais parce qu'un peu de hasard et un peu de faveur se trouvèrent une fois d'accord avec la justice.
Bien que ces sortes de places soient donne'es à la majorité des suffrages, je ne pus jamais me faire expliquer parfaitement commeut la protection du duc de Duras et celle du maréchal de Richelieu entravèrent la marche de cette libre élection (1) ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que ces messieurs s'y trouvaient môles.
11 fallut en venir à s'entendre; chacun fit valoir son candidat ; nul ne voulut céder , tous deux parlaient de leur protégé avec le plus grand éloge , celui-ci célébrait la couleur vigoureuse de son peintre , celui-là ripostait par 1.1 gracieuse composition du sien ; je ne saurais dire si M. de Richoliru était pour la vigueur; mais je serais bien étonné que M. de Duras tînt pour la £!;race.
Cependant il fallait se décider , la docte corporation ne pouvait être toujours veuve. On va voir à quoi tient la gloire ou du moins à quoi tient l'Académie.
Avant tout , une chose essentielle à savoir, c'est qu'alors la Reine était à la première époque de sa grossesse de M'"^ la Dauphine, et que, malgré ce qu'on en a dit et écrit, bien loin de commetlre des imprudences, elle poussa l'excès de précautions si loin , qu'elle faillit tomber malade de la peur de nuire à son état ; on s'en convaincra par ce trait : la mode était alors de surcharger la tête des femmes de plumes tellement élevées que , lorsqu'elles allaient en carrosse , à peine pouvaient-elles s'asseoir ; il leur fallait se courber beaucoup et même celles qui ne voulaient pas gâter l'édifice du coiffeur devaient se tenir à genoux. En adop-
(I) Cela s'explique. Les gentilshommes pouvaient à peu près disposer de la place de peintre de la maison du Koi , et ces Mécènes avaient l'habitude, à la mort du titulaire, de consulter l'Académie et de prendre dans son sein. Ils s'étaient ménagé ainsi une infloence dont ils se servaient dans l'occasion.
tnnt ce panache exubérant , la Reine contracta peu à peu l'habitude de porter la main aux plumes dont il était composé , soit pour jouer avec , soit pour le faire jouer ; mais aussitôt qu'elle fut convaincue qu'elle était mère, afin d'éviter ce tic qui lui faisait faire au-dessus de la tête , des niouvemens qu'elle crut dangereux , elle supprima sans miséricorde une parure qu'elle aimait : cette circonstance connue fit même changer la mode des plumes.
Mais après celte précaution elle en prit d'autres, qu'elle exagéra an point de s'mterdire tout exercice; une apathie réelle succéda à sa vivacité ordinaire. Lassone s'en inquiétait , et malgré ses remontrances, il ne pouvait rien obtenir d'elle; on en parla au Roi , on inventa des fêtes , on chercha des amuscmens nouveaux : peines perdues ! Eufin, une originalité du temps, tira S. M. de cet engourdissement dangereux.
C'ét'iit alors la recroissance de la vogue des courses de chevaux ; toute la France comme il faut avait donné dans ce goût. Les jockeis habiles devenaient des hommes importans; les beaux chevaux jouaient un grand rôle ; pas de journal qui ne donnât le nom des coursiers en réputation , leur généalogie , leur âge , leurs qualités ; on n'oubliait point surtout leurs victoires ; bref, ces héros à tous crins occupaient les cent bouches de la Renommée. Ce n'est pas seulement du luxe, de la fantaisie, c'est un délire, une rage. Le bois de Vincennes , la plaine des Sablons , Versailles, retentissent des hennissemens des coursiers et des cris des amateurs. Les femmes assistent aux courses; elles excitent les concurrens ; il n'est plus de bon goût de choisir un amant , s'il n'a des chevaux de pur sang. D'un autre côté , on ne sait si les jeunes gens ne sont pas plus jaloux de leurs moulures que de leurs belles; un noble seigneur, interrogé sur ce point, s'écrie d'abondance de cœur : • J'aime mieux les femmes, mais j'estime plus les chevaux.» La capitale en masse vient aux courses. L'exemple est contagieux pour la province ; la passion du cheval a saisi Ja