CHAPITRE II
France. Le parlcmrnl de Toulouse confirme le testament d'un paysan qui institue pour son he'ritier un coursier che'ri. Le prince de Ligne , le brillant, h» spirituel , le cité prince de Ligne donne dans la manie gënéraln , et accepte un défi de Jean-Pierre Caribouffe, riche boucher : l'écuyer du prince guide six chevaux; Caribouffe conduit un char traîné par six chiens , et les boules-dogues remportent le prix de 1.1 course. Ceci est bientôt imité, surpassé; on change la nature des coursiers: tout quadrupède est appelé à faire gagner ou à faire perdre un pari. A Fontainebleau , après une course de quarante alezans, on fait parcourir l'arène à quarante baudets , et le vainqueur obtient un chardon d'or ciselé par le meilleur orfèvre de Paris.
Sur cet exemple, venu de haut, les courses à ânes prennent faveur ; il n'est pas d'écurie tenant à sa réputation qui n'ait ses ânes de selle. Le bois de Boulogne se peuple de la désertion de Montmartre; et, ce qui vient enfin à mon histoire , on parvint à amuser la reine en lui donnant ce singulier plaisir.
Un jour, à Bagatelle, lieu de plaisance nouvellement inauguré par le comte d'Artois, on entendit un bruit étrange, inaccoutumé , et qui n'était guère en rapport avec l'élégance de ce palais de prince petît-maître. Bientôt des équipages de cour arrivent; des dames en descendent; RIarie-Anloinelle est au milieu d'elles. Le comte d'Artois la reçoit dans une tente décorée avec autant de goût que de richesse. Des l'anfares se font entendre ; le bois de Boulogne se garnit de curieux et d'anii' leurs. A un signal donné, les portes des écuries de Bagatelle sont ouvertes ; vingt ânes des plus distingués en sortent, la tête inquiète, l'oreille dressée, enharnachés, caj)araçonnés ; ils attendent; ils sont montés par vingt jockeis ndokscens, vêtus aux couleurs de la reine et du prince. Quel appareil! Que va-t-il se passer? Le croira-t-on ? dix de ces ânes portent la fortune d'un peintre , et les dix qui se mettent en ligne la fortune d'un aulre! C'est , si Ion veut , les partis Pierre et Paul en
présence ; mais le cœur no bat ni à Paul ni à Pierre ; ils ne sont instruits de rien. La reine, le prince, ne savent pas non plus qu'en ce moment ils protègent on opprimeut un Raphaël , un Michel-Ange. Voici l'explication : ne pouvant s'accorder, et de'sirant meUr(' enlin un terme à leurs discussions, MM. de Duras et de Richelieu ont plaisamment et secrètement arrêté que cette course célèbre déciderait du sort de ceux qu'ils protègent : au lieu de jouer aux dés une destinée d'artiste , ils la joueront aux ânes; les baudets de la reine et du prince vont courir pour la plus grande gloire de la peinture. Abreuvés de liqueurs spiritueuses, nourris d'alimens propres à leur exalter le sang, impatiens du frein , nos coursiers vont partir ; ils parient , ils courent , ils dévorent l'espace. Dieux , donnez la victoire au bon droit! M. le comte d'Artois reçoit le chardon d'or... l'académicien est nommé!
Ce trait vaut-il la balance de mesdemoiselles S.iint-Marc et Saulin?
Quand je fus admis chez M™^ de Sainte-Amarnnihe, sa société était encore dans toute sa fleur, et, malgré l'éclat et la renommée de mille réiuiions rivales, la sienne l'emportait, parce que rien n'y était spécial , ni le rang des convives ni les moliTs de réunion. Le fonds supposé était le trentc-ct-itn; c'était l'enseigne ou plutôt le moyen de rapprocher les distances : « — Tout homme qui met au jeu , disait-elle à ce sujet , ])ren(l au-dessus d'un duc et pair le rang que sa carte lui donne. » Mais une fois admis chez elle, une fois le convive bien connu, bien apprécié, ce n'était plus cela '. on aurait pu écrire sur la porte du salon de M™e de Sainlc-Amaranthe l'énumération comique de tous les objets qui avaient droit de lui plaire :
Les livres, les bijoux, les compas, les pompons, Les vers, les diamans, les biribis, 1% plique, L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons. L'opéra , les procès, le bal et la physique.