‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 140 sur 232 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Hère, mais un caractère dccidé; ils entrent toujours clans Jcs événemens , tandis que la plupart des hommes les laissent passer en se rangeant de cote; il doit résulter de là qu'où les autres s'effacent, ils donnent, eux, le spectacle de la lutte. Mercier, Beaumarchais, M*ne de G**** et de Labttssière sont de cette tivmpe, et, pour ce dernier, les faits de sa vie amusante expliquent sa vie se'rieuse , ils en sont les préparations nécessaires et la font mieux comprendre.

Comme tant d'autres , quand la révolution eut bien décidé sa marche, de Labussière avait perdu sa fortune : c'était après ses plaisanteries en qualité de moiionnaire et ô^'alaî-niiste. ïl ne savait trop où donner de la tcte, et un ami , le sachant assez suspect , lui proposa de lui faire obtenir une place auprès du comité de salut public. Ce posle devait paraître excellent à quelqu'un si fort compromis , le meilleur moyen de ce cacher n'était-il pas d'entrer dans la caverne? de Labussière refusa d'abord , et tout net. On lui fit comprendre que le flot grondait près de l'engloutir ; pressé à mains jointes par ceux qui s'intéressaient à son sort, il se résigna avec répugnance. — Allons, vous le voulez, dit-il, il faut bien vous satisfaire; je verrai le gâchis de plus près.

Sa première installation eut lieu, je crois, au bureau de la Correspondance , bureau où arrivaient toutes les dénonciations des déparlcmens. Le dégoût s'empara bientôt de lui en voyant l'inhumanité de ces dénonciations et le style des dénonciateurs ; il voulut s'en aller, mais son protecteur lui prouva que demander congé c'était risquer sa tète , et , afin de le satisfaire en partie , on le fit passer au bureau des Pièces accusatives où lui furent confiés les registres des détenus : circonstance heureuse pour la Comédie-Française et pour des milliers de victimes que sa nouvelle place le mit à même de sauver.

De Labussière s'installa donc à cet entrepôt général des pièces relatives aux incarcérés. Les dénonciations suivies

d'arrestations passaient par ses mains, ainsi que les états prétendus raisonnes des suspects et les noies dites notes indivïduelles ; là également étaient adressés les documens justificatifs : le nouvel employé devait faire, jour par jour, l'analyse de toutes ces pièces.

Il y avait quatre bureaux semblables à celui-ci , corres- ])ondant à un bureau général , où l'agent de la commission populaire, tenant ses séances au Louvre, venait puiser ses motifs de condamnation. Aussi de Labussière appelaitil ses registres : les registi^cs mortuaires.

Mais il sut courageusement les alléger : c'est dans cette place dangereuse et difficile à la fois qu'il a sauvé tant de malheureux et expose si souvent sa vie, sans trop épargner celle de ses collègues, il faut bien le dire.

H faut le dire aussi , ses collègues avaient mérité l'honneur qu'il leur faisait de les croire humains. La division dont faisait partie le nouveau commis était composée d'hommes d'une probité rare; comme lui , la plupart n'avaient accepté leur emploi que pour se soustraire aux aocusntions des dénonciateurs et à la vengeance des comités: ils empêchaient bien du mal , s'iis ne faisaient pas toujours le bien qu'ils voulaient faire. Je saisis ici avec empressement l'occasion de désigner le plus honnête et le plus digne honune du monde , celui à (jui beaucoup de détenus doivent la liberté et la vie ; certes , si l'on n'avait aussi forcé celui-là à chercher un asile au quartier-général de la Terreur, sa tête tombait sur Véchafaud. Je veux parler de l'honorable M. Fabien Pillet : noté dans une section comme ayant donné sa signature à la pétition des vingt mille , poursuivi ailleurs comme réquisition!)aire , ce fut miracle s'il échappa. De Labussière le connaissait bien, aussi c'était cntr'eux à qui arrêterait le plus souvent l'activité du comité révolutionnaire ; sur le moindre prétexte , ils retardiient la remise des pièces à la trop dévorante commission , et par ce moyen ils donnaient aux détenus le temps de f^tire agir en leur laveur»

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