CHAPITRE XI
— Encore un de sauve' ! disait un jour M. Fabien à de Labussière , en se frottant joyeusement les mains; mais notre tête pourrait bien y passer ! — Bah ! répondit notre ami , avec cette nuance de brgaicmentdont sa parole empruntait plus d'originalité' encore ; qui qui qui ne
risque rien, n'a.... n'a.... n'a rien.
La conmiission populaire prenait dans ces bureaux toutes les pièces qu'il lui fallait pour motiver les condamnations, et, tant il y avait d'ordre ! elle prenait sans compter et sans donner de reçu. J'ai dit comment les dossiers étaient marqués en encre rouge : de Labussière lui-même a fait connaître cette particularité.
Tant qu'il ne fut pas bien certain de la marche de la funeste commission, il n'agit qu'avec la prudence nécessaire, lâlant le terrain , faisant glisser hors des cartons quelques papiers, laissant oublier ainsi plusieurs personnes, et ne se hasardant i)as d'abord à anéantir entièrement les pièces ; mais quand il se fut bien convaincu du chaos (1) , il travailla en grand.
Il fallait l'entendre raconter lui-même avec sa voix brusque et légèrement hégaynnto , avec ce mouv(Muent perpétuel de son sourcil noir , qui , selon le besoin , semblait ouvrir ou fermer sa physionomie, avec son accent qui commençait piano et s'animait, se pressait, se grandissait , suivant qu'il était i)lus loin ou plus près desnuver son prisonnier, il fallait l'enlendre lui-même , dis-jc , racontant comment il trouva sa manière de soustraire et de faire disparaître ces pièces de conviction sans laisser aucune trace.
(I) Qu'on juge de ce chaos. Joseph-Marie de l'Epinard rapporte ce fait, dans ses i^Fémoires : « J'ai vu dans ma prison, et plus tard à la Conciergerie, des nialhenieiix qu'on ajipelait pour briser leurs fers.... ils venaient d'être guillotines. Un jour on apporte plus de quatre-vingts mises eti liberté de personnes acquittées par le comité de sûreté géntrale, et il se trouve que le tribunal en avait fyit égorger soixante-deux ! »
266 MÉMOIRES DE PlSURY,
— Je m'attachai d'abord, disait -il, à sauver les \>ères et les mères de famille de toutes les conditions ; j'espérais que
ça me porterait bonheur sauver un père, c'est sauver
toute une maison : le pain est là ! Qunnd j'avais retiré les pièces de mes détenus prédestinés , je les mettais à part dans mon bon tiroir de chêne, fermant parfaitement à clé ; puis, comme il était nécessaire que le bourreau crût trouver son compte , que , sans cela, tout était perdu , et moimême , qui voulais sauver les autres , je remettais dans le funeste carton ou plutôt dans l'horrible panier toutes les têtes qu'il fallait bien laisser dévorer à l'hydre. Le travail allait fort alors , et je m'étais donné la réputation d'un zélé , pour qu'on ne fût pas étonné de me voir à des moniens peu ordinaires. Nous étions dans l'été, et à une heure du matin je me présentais ayant l'air de me rendre au comité de salut public, choisissant bien Tinstant où ses membres étaient en délibération ; par bonheur, je n'étais pas connu de tout le monde , et les surveillans n'ayant affaire qu'avec ma carte d'entrée , j'avais bien vite gagné mon bureau ; les clés étaient déposées dans un endroit convenu entre le chef, le garçon de bureau et moi; j'entrais à pas furtifs , sans bruit , sans lumière ; je tâtais dans le tiroir mon triage de la journée. Quelle joie la première fois que j'arrachai ainsi plusieurs malheureux à une mort certaine ! Miiis , après ce premier moment, quel embarras aussi! Que vais-je faire de ce paqtiet de pièces ? C'était bien d'entrer ; mais, à la sortie, la plus rigoureuse surveillance vous attendait. Je tenais, ce jour-là, la vie de MM. de La-Tourdu-Pin , de Villeroy , d'Estaing , de Gouvornay ; de M. de Sénéchalles , de sa femme, de sa fille , de M«ne Le Prrstre et de ses deux demoiselles: magnifique coupdelilct! Y renoncer, il m'aurait semblé pousser moi-mâme mes protégés sur l'échafaud ! Que faire cependant? les dossiers ciaient volumineux; incendier, c'était impraticable: en plein été, ûu feu !.... Je me tourmentais, je me creusais la tcic, mou cerveau s'enflammait, j'étais pris d'une horrible