‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 146 sur 232 · CHAPITRE Xt · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xt

L'excès de dévotion fit les miracles du diacre de Paris; prenez garde! on dira que le patriotisme a aussi ses convulsionnaires!

Ici le couvercle sous lequel gémissait rinforluné fut débarrassé; l'air enira plus librement. La discussion avait lieu maintenant à quelque distance et comme si les interlocuteurs se portaient sur l(s premières marches de l'escalier. De Labussière pensa qu'il s'était évanoui plusieurs fois, et qu'il avait mal calculé son temps, ces hommes n'ayant pu monter ainsi seuls jusqu'au vestibule pour avoir une conversation si courte. Quoi qu'il en soit, une agitation assez marquée régnait au milieu du conciliabule, mais les attaques et les ripostes, toujours vives, étaient sans colère, et entre gens qui ne diffèrent que sur les moyens d'atteindre au but. Le prisonnier crut comprendre qu'il s'agissait d'un nouveau plan pour en linir, miis que ces hommes d'action étaient dans nn de ces grands momens de vacillation d'idées qui peut-être sauvèrent la France d'une dévastation générale; une circonstance assez remarquable n'échappa point à de Labussière, aucun d'eux ne s'appela citoyen, mais souvent monsieur, aucun d'eux ne se tutoya, le vous était dans toutes les bouches, excepté dans celle de la première voix inconnue qui tutoyait Fouquier et Collot; du reste, jamais de Labussière n'a pu deviner quel était cet homme d'opposition de la bande dont il entendit les derniers mots ; ce furent ceux-ci :

— Rien n'est perdu ; laissons agir les tribunaux et la commission... au moins, c'est une marche méthodique.

Dès que le prisonnier comprit que ces gens s'étaient éloignés pour ne plus revenir, il sortit avec précaution do sa cachette et aspira l'air; il lui fallut un long temps avant de reprendre l'usage de ses jambes : effrayé, suffoqué, son cœur ne battait plus, ses membres avaient perdu leur élasticité; enhn , il s'avisa de se promener doucement autour du vestibule : la respiration devint plus libre, la circulation se rétablit , il se sentit fort, et, aussitôt empresse de

s'échapper de sa souricière et croyant avoir à ses trousses toute la Convention nationale, il courut ju<;qu'à la grande porte de la cour, mais arrivé là , après avoir pris la précaution de ralentir le pas pour n'avoir pas Vair d'un homme qui fuit, la sentinelle lui barra le jjassage elle renvoya au couloir du comité de sûreté générale. Heureusement, il trouva de ce côté plus de facilité, et sa carte d'em))loyc le tira d'affaire.

Enfin il était hors des Tuileries; il respirait, mais le jour ne venait pas encore , et, à chacune de ses expéditions , il se donnait bien de garde de rentrer chez lui de peur (ju'on ne remarquât l'heure indue (en ne rentrant pas, on lui supposait une liaison en ville). Fidèle à cette coutume, il alla jusqu'au boulevard des Italiens, et, en attendant l'iieure favorable de se présenter au bain pour s'y débarrasser de la grande quantité de pièces contenues dans ses poches, il s'assit un moment sur les marches du café Hardy, fort pensif, la tête appuyée daiis ses mains , et réfléchiss;int mûrement au danger dont il venait d'échapi)er et à ceux qu'il faudrait peut-être courir encore.

Il ne les croyait pas si rapprochés du moins , quand il se sent frapper sur l'épaule , et assez familièrement pour lui donner à penser que c'est un ami ; il regarde : jamais la tête de Méduse ne produisit un plus grand effet! L'homme qui l'avertissait ainsi était Aillanme, un zélé, membre du comité révolutionnaire de la section Lepelletier.

— Où vas-tu ? d'où vions-tu ? — Je me promène. — Vieille plaisanterie. Tu te promènes assis? — Quand on s'est promené, il faut bien s'asseoir. — Tu as la riposte i)resle ; mais un bon citoyen ne se trouve pas dans la me à des heures indues. — En ce cas-là , nous sommes deux m.uivais citoyens, car il me semble qu'il n'est ni plus tard ni de meilleure heure pour toi que pour moi. — Je me nomme Aillaume. — Moi , je ne me nomme pas. — Tu te nommeras à ceux-ci.

Alors passait une patrouille ; Aillaume l'appelle , et fait

Page 1