CHAPITRE II
Dans toutes les autres socie'tés, il fallait s'enquërir du ton donné et le prendre ; la conversation y portait les livre'es de la maison; il y avait obligation de s'envelopper dans l'esprit du maître : c'était bien, c'était amusant, suivant le maître; mais qu'il fût noble ou riclie financier, vous deviez d'abord prendre le mot d'ordre, subir la règle, réciter le poème journalier, sans que, nouveau venu , vous fussiez admis à faire épisode : tout cela plus ou moins tranché, mais toujours assez. Chez M™^ Je Sainle-Amaranthe, premièrement on choisissait ses gens, puis ensuite tout était mêlé, rien ne primait ; ou y trouvait Paris en raccourci. Dans ce salon indépendant, image fidèle de nos entretiens rapides , on dissertait peu, on effleurait beaucoup; on y commençait une discussion profonde , et on l'étouffait par une saillie frivole ; on donnait un quart d'heure à la philosophie, une heure aux nouvelles du quartier, et les trois quarls de la soirée aux arts. Les savans y faisaient le tour du monde avec la science , et les observateurs le tour de l'homme avec la critique bien entendue ; et quand , plus tard , la société prit son essor vers les nouvelles idées, la maison de M"'<^ de Sainte-Amaranlhe devint plus intéressante que jamais à fréquenter. Gentilshommes, savans, lettrés, artistes, riches bourgeois, amateurs, joueurs, oisifs, se trouvaient là comme l'écho de la classe à laquelle ils appartenaient; chacun y venait apporter des nouvelles et en apprendre ; c'en était une sorte d'entrepôt; tous les intérêts, toutes les passions y abordaient pour se regarder mieux en face, se reconnaître et se làter un peu; puis, lorsque ces mêmes intérêts grandissaient, quanrl ces passions changeaient d'objets, au jour des conversions ou des apostasies , on voyait disparaître les inconslans , honteux ou ne pouvant donner raison de leurs voltes rajiidcs; car une fois que la révolution fut entrée dans sa voie, elle ne procéda plus que par changernens à vue.
Lorsque ces mauvais jours furent venus, la société de M"ie (le Siiritc-Amaranlhc se renouvela sans cesse; c'était
comme une galerie où l'on ferait glisser les tableaux sons les yeux de quelques tenaces spectateurs, mais où pourtant jamais les tableaux ne manqueraient. Elle nous appela alors, nous les artistes, « ses lidèles; » nous l'étions en effet : il existait entre cl!c et nous un échange d'idées et de sentimens qui bientôt n'allaient plus être de mise. Elle conipritque le règne des femmes al lait cesser, et elle jouait de son reste ; nous comprenions, nous, que rinfluence des artistes allait disparaître, et nous nous étions attachés à la seule patrie qui nous comptât encore pour quelque chose. Elle nous savait pré de lui conserver un petit peuide à gouverner, et nous lui étions reconnaissans de nous offrir un endroit où l'on pût se rattacher encore à la société civilisée s'écha|)p;!nt devant la société civique, que nous devions aimer moins parce que, toute idée d'opposition politique à part, la société aimable , qui est un théâtre pour les gens du monde , est pour les artistes une école , et que notre science ne peut s'apprendre que sur les fauteuils où se sont assis les Richelieu et les Vaudreuil , et non sur le philosol)hique escabeau de l'égalité.
Une dos désertions qui furent le plus remarquées fut celle de M. le marquis de Condorcet ; ce n'était pas un assidu , et des mois se passaient sans qu'on le vît ; mais quand il venait il constatait si bien sa présence qu'il fallait encore le remercier du peu d'heures qu'il nous consacrait. J'ai entendu plusieurs de ces saillies brillantes qui contribuèrent peut-être plus à sa réputation que ses écrits. Modèle du grand seigneur lettré, M. le marquis de Gondorcet était l'homme qui savait le mieux donner à la conversation le tour négligé en y souffrant le moins de négligences; il s'était coiffé d'une idée originale qui donnait à son espnt un tour particulier : il croyait à la prrfeciibililé indéfinie de l'espèce humaine, ne mettant pas en doute (pie l'homme ne devînt nu à peu près de demi -dieu , immortel moins quelque chose , parfait moins quelques accrocs; avec un plan d'éducation encore ù trouver, chaque individu dcve-