CHAPITRE XIT
Et, en effet , après trois années de snnglanles orgies , la France était debout , écoutant l'hymne à l'Être suprême , debout, en plein air, à la fête du 20 j)rairial.
Curieuse chose à voir que ce peuple répul)licain ainsi appelé à se réconcilier avec un ci-devant ; car , à le bien prendre, Dieu fut le premier émigré qui rentra.
Si Robespierre lui fit les honneurs du jardin national en homme qui comprenait la dignité des hautes parties contractantes , c'est ce que je ne saurais dire , nous étions encore en prison alors; mais deux mois après cette prise de possession du grand pontificat , arriva la catastrophe ou plutôt l'acte de justice du 9 thermidor.
J'ai rendu la vie à ma sœur et la joie à mon enfant : me voilà auprès de ceux qui m'aiment , et pourtant je n'ai pas poussé au ciel ce long cri de joie que poussent les prisonniers rendus à la liberté. C'est que je suis sorti comme un patient que l'on a brisé sur la roue et à qui l'on donne l'air à respirer après la torture : toute joie lui arrive au travers de ses douleurs. Celte librrté, d'ailleurs, était alors l'exil , l'exil sur la terre étrangère; l'exil auprès des vôtres sans doute, mais vous cherchiez Paris dans Paris même. La liberté est-elle seulement le droit de se mouvoir? la faculté de partir de là pour aller là ? Qu'est-ce que la liberté sans la patrie? Où était ma France? Qu'était devenue ma ville, ma ville à moi , ma patrie et la patrie îles artistes? Comment avait été engloutie cette société sans laquelle vivre n'est plus qu'une affaire et jamais un bonheur ? Mes amis , (lu'élaient-ils devenus? Qu'étaient même devenues ces figures (|ue je connaissais de vue seulement , ces ligures qui meul)laient la ville dont je ne voyais plus vestige, ligures que l'on aperçoit trente années durant , allant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, sortant de là, entrant ici, vous croisant avec un sourire , vous saluant d'un regard , passant même indifférentes ; ligures que vous avez rencontrées jeunes, puis mûries, puis ridées ; têtes à noire chevelure il y a vingt ans, têtes chenues et grises aujourd'hui ; figures
qui marchent avec vous depuis des années et qui vous avertissent de quel pas vous marchez vous-n.ême; gaies, riantes ou tristes (igures , mais tristes , riantes ou gaies d'une certaine façon, d'une façon adopte'epar vous et qui vous va ; personnages en qui vous trouvez similitude , qui ont le pli du pays, l'air natal, et par lesquels Paris ne ressemble ni à Londres ni à Pékin ; personnages qui s'harmonisent avec vos idées , et ne sauraient être remplacés sans jeter dans les tableaux variés de votre vie d'inquiétantes disparates? Tenez , essayez de placer, par la pensée , dans la belle , tranquille et mélodieuse nature de Claude Lorrain , des figures du Salvalor; paysage et hommes seront en désaccord , ils se mentiront entre eux. Ces hommes rudes, âpres, sauvages, ne peuvent cire nés dans ces climats favorisés ; donnez-leur des rochers, des torrens, des arbres frappés di' la foudre, et réservez ces beaux nuages d'or, ces eaux limpides, ces arbres aux couronnemens arrondis pour
de plus heureux habitans C'était justement ce qu'avait
fait l'excès révolutionnaire : il avait jeté du Salvator au milieu du Claude Lorrain.
Chose cruelle ! avoir le mal du pays au milieu du pays même !
Il en est des révolutions chez les hommes ainsi qu'il en est des ouragans dans l'atmosphère. Comme la tempête avait secoué mon Paris d'autrefois ! Nos petits soupers, nos conversations de salon , l'échange de nos mille pensées, riantes, sensées, folles ou philosophiques, où tout cela était- il ? Faute de ces liens , la société s'en allait à la débandade, ou si on la trouvait quelque part , ce n'était plus pour unir les hommes , mais pour les blesser : en créant des opinions dangereuses, tout commerce des opinions avait été rompu; on avait détruit jusqu'au foyer domestique pour faire régner les sociétés populaires : il ne fallait avoir de talent que là, être époux, père, amant ou citoyen que là. Le croirail-on? Il fallait se cacher pour rire ou pleurer : on devait pleurer ou riic en public, et seulement