‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 153 sur 232 · CHAPITRE XH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XH

pour les malheurs nationaux et les joies nationales ; les malheurs prive's, les joies de la maison , ne devaient avoir ni sourires ni pleurs : c'était un vol fait à la patrie. Il fallait pleurer généralement, se réjouir en niasse; s'attendrir ou rire en détail , c'était briser la grande comniunion , c'était fédéraliser la sensibilité'. La vertu avait ses chefs de file, le talent ses lieulenans-ge'ncraux, la pensée son mot d'ordre ; et comme l'art est le grand miroir de la vie civilisée, l'art avait aussi son maximum.

Au milieu de toutes ces crises, qu'était devenu le théâtre? où l'avait-on conduit?

On le sans-culotlisa comme on sans-culottisait tout. Nos chefs-d'œuvre passèrent au scrutin épuratoire : Gohier refit à Racine les vers qui n'étaient pas à la hauteur ; on mit au pas Lesnge et Deslouchcs ; Regnard ne se présenta qu'avec un certificat de civisme.

Ou avait mutilé Corneille; par exemple , le roi du Cid était devenu une espèce de généra! des armées républicaines au service du royaume d'Espagne. On avait osé porter une main sacrilège sur Molière.

Remettez- vous, monsieur, d'une alaime si chaude; Ils sont passés ces jours consacrés à la fraude (1) ,

disait-on. Insolente mutilation ! ingratitude snns résultat ! Louis XIV avait protégé Molière contre les persécutions des tartufes , il s'était ainsi associé à l'œuvre de génie du poète. Espérait-on prouver qu'au dix-septième siècle il n'y avait pas de monarque en France? Sottise aussi absurde que cette sottise récente qui lit de l'empereur Monsieur le marquis de Bonaparte , généralissime pour Louis XVllT^ comme si les grands noms s'effaçaient et n'étaient pas de grandes dates.

(I) Voici les vers de Molière : Remetlez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude; Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.

28 t MÉMÔlûEg DE PLEURY.

Après Corneille et Molière , dire que les pères de la foi du saint office révolutionnaire torturèrent Voltaire , c'est presque dire plus fort encore, puisqu'ils avaient voulu faire de ce grand poète un patron de leur calendrier, puisqu'ils l'avaient conduit au temple de tous les dieux. Eli bien ! ils le tronquèrent dans son œuvre la plus vigoureuse ; on permit de tuer César sur la scène française, mais on défendit à ce modéré d'Antoine de pleurer sa mort.

Au milieu d'un tel esprit littéraire et d'une tyrannie s'imposnnt ainsi aux arts, quelle place pouvions-nous tenir? Qn'aurions-nous eu à conter à ce peuple nouveau , au parterre transformé? Aussi hésilions-nous. On nous fit entendre qu'il fallait nous décider. Plusieurs de nos camarades avaient été forcés de prendre i)arti dans les rangs du Thciîlre de la République, d'autres étaient engagés au théâtre de Montansier ; ainsi , moins il restait d'entre nous , plus nous étions en vue. D{\jà nous nous entendions accuser de nouveau. Pour ma part, j'avais un motif de crainte dont je donnerai bientôt l'explication : il fallait enlin payer de son talent ou de sa tête son tribut à la révolution.

Nous usâmes du procédé de Colin-d'Harleville quand il donna Rose et Picard : pour nous faire oublier, nous reparûmes.

Notre salle du faubourg Saint-Germain avait été singulièrement changée. La révolution voulut tout mettre à sa livrée, et d'abord le ci- devant Théâtre-Français, et puis ci-devant Théâtre de la nation, se nonimt^ aujourd'hui: Théâtre de l'Egalité , section Marat. Les distributions et décorations intérieures ont été bouleversées; ainsi, en vue de faire un thiâtre plus populaire, et afin que les citoyens ne soient plus séparés les uns des nulrcs dans des loges, mais réunis et confondus, toute la salle n'est qu'ani- I)hilhéatres; cet arrangement, d'après le projet du nouvel architecte, rappelle mieux l'égalité cl la frutcruité républicaines.

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