CHAPITRE XII. Î
De distance en distance s'élèvent, depuis le premier amphithéâtre jusqu'au troisième, des espèces de colonnes en saillie , ornces des bustes des martyrs de la liberté et de ses plus ardcns amis ; entre ces derniers , et au lieu le |)lus apparent, vient d'être placé Marat , nouvel Apollon des muses nouvelles, dont l'excellent goût du temps veut greffer le sauvageon sur le trop classique laurier de nos muses antiques.
Par suite des mêmes idées, et comme tout doit être en accord dans le système de l'unité, le cintre de la salle , les draperies, et le rideau d'avant-scène sont peints des trois couleurs nationales, à raies égales et étroites. Nous avons l'air déjouer dans une vaste tente de coutil ou de siamoise.
Et cependant, quelle sensation j'éprouvai quand se leva ce rideau vulgaire, quand il nous lit dans cette salle une large trouée d'où nous pûmes apercevoir les belles ligneç d'architecture que l'on avait gâtées à grands frais, mais dont il avait été impossible de faire disparaître toutes les traces.
C'était là que jadis venaient nous voir et nous entendre nos amis; là se plaçait le gai Champeenetz, là le brillant Condorcet; ici venait quelquefois sourire la gravité naïve de Bailly. Ah ! si nous avions adopté ce triste mais héroïque appel que faisaient nos bataillons après de glorieuses et funestes journées; si , comme à l'armée, nous avions nommé ceux qui avaient péri depuis notre ;d)sence , et qu'une voix solennelle eût répondu : « Mort au champ d'honneur!» combien eussent été longs ce triste appel et cette funèbre réponse!....
Morts au champ d'honneur tant d'hommes brillans , nos modèles et nos maîtres; morts au champ d'honneur tant d'hommes de lettres, nos appuis et nos conseils; morts au champ d'honneur ceux qui donnaient à l'art scénique le mouvement et la vie; morts, nos patrons, nos soutiens, nos zélateurs; morts ceux en qui nous puisions et à qui nous rendions l'enthousiasme; morts, les homujes qui lai-
soient notre salle bcHe, et les femmes qui la faisaient coquetle et ornée; morte aussi au champ d'honneur cette spirituelle Saint-Amaranthe, et avec elle cette charmante et suave Emilie. Quel changement dans moins d'une anne'e ! Naguère, je les voyais là , à deux pas de moi. Quand je me tournais ainsi, dans les Fausses confidences^ leurs regards m'encourageaient; cet eifet leur appartient, un de leurs bravos dit presque à l'oreille, me l'inspira, et maintenant, c'est en vain que je cherche ces regards , que j'attends ces encourageantes paroles ; la loge même où je trouvais tout cela a disparu. Ce sanctuaire au velours frange' , oii s'encadraient si bien ces deux bcaute's aux types divers, cette loge n'existe plus, un massif de marbre jaune la cache , et devant elle s'élève une statue colossale de l'Egalité : à la place des victimes, l'idole aux pieds de laquelle elles furent immolées.
Personne n'a pris plus de part que moi à la mort de M"^® de Sainle-Amaranthe et de sa fille. Chez elles, je m'étais fait une famille d'adoption , chez elles j'aimais aussi d'une bien vive et bien tendre amitié. La mort cruelle de ces deux dames m'affecta vivement, elle fit un vide dans ma vie, et, à cette heure encore , ma main tremble en écrivant ce tragique souvenir.
Les partisans de l'odieux Robespierre lui demandèrent ce meurtre atroce au nom de sa propre sécurité : il l'eut bien vite accordé. Faute de trouver des griefs plausibles , les cruels attachèrent un nœud de plus à la docile conjuration de Batz; innocentes, mes deux amies moururent avec la fille Regnaud, qu'elles ne connaissaient pas, et avec elles périrent le vicomte de Saint-Pons, M. de Sarlines, alors mari d'Emilie, et le jeune Saint-Amaranthe.
Dès 1792, la fortune de ces d;imes était perdue; l'émigration leur offrait un asile, mais elles ne voulurent être à charge à personne , et courageusement elles se résolurent à vivre de leur industrie. M*"es (^g Saintc-Amaranthe, ces souveraines de salon, devinrent d'humbles hôtelières, elles