‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 156 sur 232 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

recherché la rcputalion de battre le gncl sous la régence.

Chez Emilie , il se dépouilla de sa solenuilé d'cmpruut et de ses airs redoutables , c'est-à-dire qu'il y aima , non pas en Robespierre, mais en vrai Céladon.

Mroe lie Saiute-Amaranthe, qui se voyait perdue avec sa famille, eut bientôt calculé de quel parti cet amour pouvait être pour la tr.'inquillité de tous; elle obtint de sa lille de ne point repous.'-er trop brusquement les hommages du tribun , d'aut;int qu'il les présentait en homme du monde. On l'admit dans l'espèce de cercle à la Louis XIV, on plutôt dans la véritable cour d'amour dont était entourée la plus belle et la meilleure des femmes.

Là, comme tous les autres, le dominateur s'humilia ; il froissa doucement la robe, baisa le bout du gant , ramassa réventail , et glissa en secret le billet doux ; là, il parcourut la carte de Tendre , et visita le village de Petits-Soins avec une exactitude et im zèle à la Scudéri; là , il essaya chevaleresqucmcnt d'éconduire ses rivaux et de tromper le mari. Que l'on imagine cela : Robespierre essayant de faire un Sganarelle!...

Cependant ses amis étaient mécontens, ils murmuraient, ils allèrent jus(iu'à crier à la trahison ; mais comme un chef de parti ne se fait pas si vite, et que Robespierre ne pouvait être tout d'un coup remplacé par les siens, ni être tué par eux , son nom faisant leur force , n'obten.int rien par la persuasion et les remontrances, à défaut de l'amoureux , ils résolurent de perdre la maîtresse. En conséquence , ces zélés feignirent de partager les sentimcns du chef, mais ils s'arrêtèrent à l'admiration , et, pour être plus à portée d'approuver , ils se firent admettre dans les déliées de Capone.

Quand je dis les délices , il faut s'entendre cependant. Emilie aurait marché à la mort avant deci'der à uw passion odieuse. Le salut seul des siens pouvait Tcui^a^er à

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accueillir Robespierre , mais depuis qu'il venait dans la maison, à défaut d'amour on lui donnait des fêtes. La rigidité républicaine s'accommodait fort bien des mrts succulens, des vins rares et des desserts ex({uis. Robespierre , dont la fureur était d'avoir toujours des témoins de ses succès et qui ne comptait un triompbe qu'autant qu'il pouvait dire: « Applaudissez! » désii^nait lui-même les personnes devant lesquelles il était jaloux de faire étalage de son bonbenr,bordieur en espérance , ai-je dit , quant aux jouissances du cœur, mais non pas tout à fait ainsi quant aux jouissances de l'estomae.

Ce (pu devait sauver ces dames les perdit, et perdit ensemble ceux pour qui elles voulaient conjurer l'orage.

Après la première poussi'e des feuilles , après les |)remiers lilas, comme on dit à Paris, la sensualité du nouveau Sybarite fut vivement excitée. 11 était , on l'a vu , grand amateur de roses , de guirlandes et de parfums ; il voulut aller savourer l'air pur des champs, se couronner de fleurs sous de frais berceaux, teiidre sa coupe à celle qui le charmait , la remplir et la vider avec elle , espérant que cette ivresse partagée en amènerait une d'une autre espèce , qui lui semblait fort retardataire d'après un mot d'alors.

C'était à Maisons, à quelques lieues de Paris ; là , Robespierre avait arrangé sa victoire et disposé ses spectateurs. il but, il devint tendre ; il but encore, et dès-lors son rêve se divisa en deux [)arts; il divagua d'amour, mais il parla de la baule position dont il voulait atteindre le faite ; il but trop , sa tète froide .s'écbaulTi , sa langue parla de l'abondance de ses pensées; il oublia l'amotir pour être tout à ses grands projeis , à ses projets ambitieux , enlin il dit ses secrets et le secret des adeptes.

Le lendemain , un homme, un homme que je ne saurais noiumer, un homme dont le repentir a été jusqu'au suicide, un de ceux (pie Robespierre avait le plus fortement touchés de sa baguette à lu Mesmer, un malheureux que j'ai vu pleurant des larmes de sang , frappant la terre de

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