CHAPITRE II
nnit un Voltaire ; avec un régime dont il donnait les aperçus , tout enfant était un Hercule, tout vieillard un Mathusalem , et ces améliorations commençaient... de la prise de la Bastille.
M. de Champcenetz se moquait de ce rcve pliilosophicjue , il prétendait que , si les hommes ne sont pas ce qu'ils devraient , c'est qu'il ne faut pas qu'ils soient autrement, et M. de Condorcet disait : — Le plus fort argument contre la possibilité de mon système de perfection , c'est Champcenetz.
Mais l'homme qui le contrariait le plus , et certes celui qui le contrariait le mieux, était M. le comte de Tilly (qu'on surnommait dans la maison le beau T/V/j); j'aimais à les voir aux prises. Le plus souvent M. de Tilly me paraissait avoir raison ; mais M. de Condorcet n'en brillait que davantage , et pourtant celui-ci ne parlait que pour convaincre , tandis que l'autre ne prenait la parole que pour briller.
C'est que M. de Condorcet prophétisait de si belles choses! Les illusions de sa lanterne magique étaient si séduisantes! son nouveau monde prenait un aspect si difi'érent du nôtre , tout y paraissait si enchanté ! Les femmes , qu'elles étaient bien faites et bonnes et fidèles! Les hommes, qu'ils étaient grands , généreux , imposans ! Et notre France donc! jamais Mahomet ne rêva le demi-quart de ce que M. de Condorcet plaçait entre le Rhin et les Pyrénées ! et ce pays modèle devait donner un si bon exemple aux nations! C'étaient les alouettes toutes rôties de la civilisation, de la littérature, de l'art, de l'agriculture ; tout grandissait: quels hommes! et en même temps quelles fleurs! quels fruits ! c'était à dédaigner tous les desserts actuels. Les cerises devenaient comme des pêches , les pêches égalaient les melons en grosseur, et le soleil qui mûrissait tout cela ! M. de Condorcet se montrait à son égard plus généreux que le premier créateur : il ajoutait encore à son disque et multipliait ses rayons.
Le comte de Tilly démolissait tout ce bel ni)ivers; il soufflait sur ces chûtenux en Espagne comme sur des châteaux de cartes ; eh bien ! le dirai-je? nous en éiions fâches ; pourquoi? Peut-être parce que la manière d'avoir tort de M. de Condorcct avait du charme, el que la manière d'avoir raison de M. de Tilly laissait du chagrin.
On a beaucoup parlé de M. de Condorcet, et notre histoire lui doit une place parmi les gens qui se sont trompés avec de grandes vues d'impossible api)licalion; mais on n'a encore rien dit de M. de Tilly, ce qui m'étonne ; parmi les opposans d'alors il faisait figure de coryphée, et c'est un caraclère bon à connaître.
M. de Tilly avait de l'esprit, quoiqu'il s'en piquât ; mais il s'en piquait trop : sur les choses d'opinion comme sur les choses de fait il fallait ê(re de son avis. Les femmes lui avaient fait une grande vanité , et il avait considérablement aidé. Il marchait un peu des hanches, un peu des épaules, le front et les temj)es dégagés de cheveux , pour que l'inspiration eût une plus large place. Son linge était un peu chiffonné, son gilet un peu défait; quelquefois , dans le .salon, il mettait par mégaide son chapeau sur la tête, comme un souverain qui ne peut se déshabituer de la couronne; le pouce dans la poche de sa culotte et le reste de la main dehors, il battait la mesure de l'air de la caravane: Vainement Jlmaïde encore ^ taudis que son beau grand œil noir faisait la ronde sur toutes 1rs femmes : Almaïde , c'était le cercle entier, excepté les vieilles. Quand il parlait, il fallait être seulement de la galerie, el il parlait toujours; quand il vous disait : j'ai fait la conversation avec un tel , vous pouviez être sûr qu'il n'avait fait avec ce « \\n tel » qu'un monologue. 11 giîlait son esprit par des maximes et son enjouement par des sentences, divisant la conversation la plus gaie en trois points, et finissant par ce point philosophique : le vide des plaisirs et la certitude de la mort , à peu près comme on a procédé depuis dans les joyeuses chansons de messieurs du caveau , où Ton trouve