CHAPITRE Xltî
ne quitta plus Bordeaux une fois qu'il y fut et laissa en portefeuille la plus belle part de sa gloire.
A la bonne heure! voilà ce quecVstque de faire chanter l'opéra à un comédien du Theatre-Français! Quelle foule! oh! si j'avais su cela plus tôt! j'aurais prie' mou ami Didelot de m'apprendre un pas de ballet. Le ballet! on dit que ces messieurs et ces dames en sont fous; on dit que s'ils font quelque bruit à la come'die, ils écoutent religieusement la danse ; mais ce sont des on dit , et si je les répète , c'est pour solder l'arriéré d'une petite colère d'artiste; car jamais je ne fus plus applaudi dans la bluette d'Hoffuian , jamais plus d'honneurs ne furent réservés à des comédiens en tournée. Il n'est rien tel que de souffler sur le feu de ces âmes gasconnes; il y a de l'Orient dans ce pays d'hommes privilégiés: c'est d'abord de l'engourdissement, de l'apathie, un nonchalant laisser-aller; mais aiguillonnez, aiguillonnez encore, leur imagination se réveille, leur verve afflue, le sang est fouetté, la fête commence, et si vous êtes de digues artistes, attendez-vous à l'ovation la plus complète et surtout la plus bruyante.
Et ne croyez pas que tout soit fini après le spectacle , que le rideau baissé l'enthousiasme cesse; non, tout à l'heure ils avaient tiré des fusées, maintenant ils allument un incendie. Ils établissent une haie du théâtre à votre domicile, et derrière cette haie il y a la foule, c'est le parterre; les premières loges, les dames, forment la bordure. Ce sont des mouchoirs agités, des cris , des fleurs, des vers lancés, des vers chantés; vous avez des alexandrins plein vos poches, (les bouqiu'lsà toutes vos boutonnières, un Je deum à chaque oreille; c'est un long vivat, une grande clameur qui s'élance comme un chœur d'un délirant ensemble. On aurait dit (ju'il y avait derrière tous ces admirateurs le baquet et la baguette magiu'tiiiues. La |)r('mière fois Contât lut tout étourdie; et joyeuse et craintive à la fois, elle me dit, avec cet air de gravild comique qui lui TOME JI, 9 '
était particulier: — Mon ami, ces gens-ci m'enchantent î... est-ce que nous n'appellerons pas in garde?
Heureux qui est aime d'un tel public! malheur à qui a maille à partir avec lui! j'en sais des histoires merveilleuses , j'en sais de plaisanles , j'en sais d'héroïques : en voici une heroï comique.
L'adminislraîion de Bordeaux avait mis au nombre de ses |)ensionn;)ire.s une jeune femme d'une beauté parfaite et d'un talent nul ; c'était une de ces dames dont le théâtre se sert et qui se servent du théâtre , à savoir, le théâtre, comme d'actrices faisant plutôt partie dt^s décorations d'une pièce que des personnages : y a-t-il à représenter une dame d'honneur, une dame du haut parage dont le rôle ne soit rien et dont le costume soit tout, on offre à cette espèce d'actrices un vêtement fripé (c'est de tradition) , bien assuré qu'on est de leur voir faire les frais d'un superbe vêleineut à elles, payé par elles, exact, richissime , pittores(]ue; ces femmes-là coûtent deux cents francs par mois et épargnent huit ou dix mille francs par an; c'est de l'argent qui rapporte , comme on voit ; mais en revanche, elles, elles considèrent le théâtre comme un piédestal nécessaire à rehausser leur mérite , comme un heureux prétexteàchangeniens de costume; ces transformations les renouvellent en m faisant des espèces de beautés à faceltes; en un mot, pour ces dames le théâtre est un bal masqué de trois cent soixante-cin(| jours; cela noue des intrigues, donne du picpiant à leurs relations, excite le zèle , réveille le goût, pique la jalousie, anime les rivaux; les huit mille francs ([u'elles dépensent leur procurent hôtel et équipages, maison des champs et domestiques, et cela aussi est un bon placement.
La jolie personne dont je parle était Prussienne de naissance. Française par goût ; d'humeur accorte, elle avait ce qu'on appelle l'ame allemande : quant à son cœur, il était de toutes les nations. On lui donnait au théâtre un nom assez bizarre pour une jolie femme, nom historique cep en-