CHAPITRE XIII
dant. Ceci mérite explication , et pour cela je remonterai jusqu'à la mère de la pauvre enfant. Helas ! on le verra, ce n'est pas seulement sur les personnages appartenant au grand trottoir mythologique que pesa la fatalité de famille.
Et d'abord , disons que le fait doit être notoire ; je le tiens du tout original Joseph Lavallée, un des plus instruits, des plus amusans et des plus taquins de ces enfans de la Gironde où je suis.
H n'est personne au courant de la marche voyageuse de notre drame et de ses conquêtes à l'étranger qui ne sache que Frédéric II avait à Berlin une Iroupe de comédiens pour jouer les pièces françaises, mais ce dont on est moins i^ïstruit, c'est que, sans doute pour ses péchés commis en Silésie, le grand vainqueur avait, de tous les comédiens du monde , les comédiens du caractère le plus décidé. Par exemple, pendant plus de deux ans, il voulut le Festin de Pierre; pendant deux ans, il n'eut d'autres festins que ceux qu'il donnait lui-même, et tous les jours, aux comédiens qui le faisaient d.imner ; désirait-il une tragédie? ou lui demandait de l'argent pour un opéra ; choisissait-il un opéra? on lui demandait de l'or pour un drame. Necker a dit de ce (anieux roi, qu'il manqua toujours un écu à toutes ses dépenses ; la vérité est que Frédéric défendait le coffre de l'état comme l'état lui-même , il lultait; mais à la tête de cent mille hommes , lui qui n'aurait pas une seule fois en cinquanie campagnes tombé en une seule embuscade, y tombait cent fois en cinquante minutes avec ses comédiens, notamment a\cc le b<'au sexe de la troupe.
Un jour, une soubrette charmante (la mère en question) s'avise d'écrire au grand roi pour la vingtième fois , ;ifiii d'en obtenir de l'argcit qu'elle avait déjà touché dix-nenf fois. Frédéric , comme tous les héros , était laconique au besoin. Il prend la plume et sur une belle feuille de papier
il écrit de sa main : Madame , allez vous faire lan-
laire , et signe Frédéric. L'intelligente Marton qui com-
prenait le français interpréta à sa guise ce lanlaire royal , et laissa quelque temps le monarque tranquille; celui-ci, n'en entendant plus parler, se réjouissait lort de s'en être débarr.issé à bon marché ; mais au bout de neuf mois, et quelques jours peut-être, la solliciteuse parut dans le salon d'audience de Potsdam , réclamant le double de la somme déjà demandée. — Qu'est-ce que cela veut dire? fut le premier mot du grand homme. — Voilà votre lettre , répondit la dame ; j'ai cru que c'était une manière détournée dont votre majesté s'était servie pour m'annoncer une gratification ; je l'ai gagnée , en voici la preuve. Et en même temps elle lui présenta une petite fille fraîche, rose , potelée. — Quel parrain votre majesté veut-elle que je doime à cette enfant? ajouta-t-elle. Force fut à Frédéric de nommer un parrain , de rire et de payer. Il donna lui-même à la jeune fille le surnom de Lanlaire , et lanl qu'il vécut , disait l'historien , elle fut l'objet constant de ses prédilections : il la considérait apparemment comme le résultai d'une de ses ordonnances les plus loyalement exécutées.
Cette naissance par ordre influa beaucoup sur la vie de l'aimable fille , et comme tout ce qui vient d'un roi doit être un objet d'utilité publique, elle se serait fait un cas de conscience de manquer à sa mission.
Chacun est dans ce monde pour son propre compte et personne n'avait à voir dans le gouvernement moral de Lanlaire. Mais, hélas! ce qui sauve les femmes la perdis, elle; il lui arriva de tomber sérieusement amoureuse , et comme c'était un accident auquel elle n'était pas préparée, elle oublia tout, jusqu'à la parure, elle oublia même qu'elle jouait un certain soir; on alla la chercher, mais la pauvrette avait manqué son entrée d'une demi-heure; le public le lui fit entendre , elle bouda ; le public se fâcha, elle lui fit la grimace ; le public demanda impérieusement des excuses, et il arriva que, de sa petite voix flûlée , elle envoya le public juste où jadis le grand monarque avait envoyé sa mère, puis elle sortit.