‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 169 sur 232 · CHAPITRE Xlir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlir

Qu'on juge la rumeur ! la salle eût été' prise d'assaut que le bruit n'eût pas été plus grand; mais il était tiird , il fallut rcmcltre la vengeance à une autre occasion. On se donna rendez-vous à une prochaine représentation et l'on y fut fidèle.

11 est bon de savoir que l'amoureux dont la belle semblait affolée était une des autorités militaires de la ville. Cette circonstance prolongea les hostilités ; elles durèrent un grand mois. Pendant celte bien longue période pour une telle lutte , il y eut de la part de la jeune femme et de la part du public entêtement à exiger des excuses et à n'en point vouloir donner. Cela faisait mousser les recettes, et peut-être la direction n'était pas fâchée de l'algarade ; jamais Lanlaire n'avait tant joué, et cependant l'ordre était troublé chaque fois qu'elle paraissait en scène. Une légère satisfaction eût sans doute suffi à des spectateurs qui ne demandaient pas mieux que d'avoir quelque chose à pardonner à une aussi jolie femme ; celte satisfaction ne fut pas dotniée ; alors la guerre devint acharnée , implacable, sans miséricorde. La police des spectacles était faite en ce temps par les troupes du gouverneur , et c'était Lanlaire qui donnait sur son oreiller le mot d'ordre au chef dont elle était aimée. Les baïonnettes s'interposèrent , les tapageurs étaient pris aussitôt qu'ils avaient témoigné leur opinion à la manière accoulumée; les corridors et les principales entrées étaient si bien garnis, que nul n'échappait, cl même , dès que celte dame paraissait , il fallait faire le plus grand silence.

Quoi ! ne point parler! ne point crier! ne point siffler ! avoir son ennemie là et ne pas lui dire son f.iit ! Que résoudre? Ah! un tniit de lumière? tout d'un coup le

parterre se trouve enrhumé par masses: Lanlaire ouvraitelle la bouche? on se mouchait , on toussait , on crachait ; Continuait-elle? un formidable: Atciiiï ! partait du côté droit, el aussitôt du côté gauche un volumineux: Dieu vous bénisse! se faisait entendre. Mais les élernueurs allè-

Bi$ MÉMOIRES DE FLEURY.

rent mûrir leur catarrhe en prison. C'était jeter de l'huile sur le feu : la chose devient affaire d'honneur ; dès-lors la puissance et la ruse , la passion et le despotisme sont aux prises. L'obstination est ingénieuse: l'un des conspirateurs trouva ceci:

Il se munit d'un jeune caniche encore à la manie'Ie , et le cachant sous ses habits, il alla au spectacle, et courut se placer aux loges du paradis. Le mot était donné. L'eniiemie commune paraît : plus belle et plus fière que jamais , elle se pose, elle va parler... Soudain l'homme du paradis passe la main sous son habit , et pince jusqu'au sang les oreilles tendres du petit chien ; celui-ci répond par des: Cahin , cahin , cahin , hin ! à étourdir, et voilà tout le parterre qui part comme un orchestre au signal du chef, et regardant plus le théâtre que les dernières loges , il vocifère : A bas la chienne ! à bas la chienne ! nefera-l-on point taire la chienne ! Le caniche ayant eu un moment de relâche , la dame crut pouvoir reprendre la parole ; mais làhaut les oreilles furent de nouveau pincées , et en bas les mêmes cris se répétèrent avec plus de force et de fureur. L'allusion était directe: Lanlaire se retire; le régisseur vient haranguer le parterre ; il se fait un moment de silence, et pendant ce temps le jeune homme au chien lâche l'innocent annimal dans les corridors , pour ne point être pris avec cette pièce de conviction ; le régisseur croit qu'il a été entendu, il croit qu'on reverra paisiblement l'aclrice, il rentre ; elle a la force d'avancer encore ; mais on ne l'a pas plutôt aperçue , qu'un jeune homme plus fou ou plus emporté que les autres se déchausse , prend son soulier et le lance à la télé de la tenace adversaire ; cette fois Lanlaire va se trouver mal , on l'entraîne. Trouble sur le théâtre , tumulte affreux dans la salle , attitude hostile des soldats. Un commandement militaire se fait entendre , les loges se liérissent d'armes , le parterre est cerné. Pour le coup , la victime est désignée, l'homme au soulier n'échappera pas. Une seule issue est permise , cl l'olficicr de service se ticut

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