CHAPITRE XIV
donne ainsi l'occnsion de nous monircr ailleurs qu'au théâtre, chose fort curieuse pour des gens qui veulent savoir à quoi ressemble un artiste en déshabillé. Je hais cette manière de Caire les honneurs de notre |;er5onne; car, dans ce cas-là, l'obligcaut introducteur ne manque pas de nous interro^^'cr dans îons les sens et sur toutes les matières ; il nous louriie et nous retourne de paroles pour obtenir les nôtres , faisant f lire à la conversation de véritables évolutions , de véritables nnirches forcées , dans le but de nous montrer de face et de prolil , pour les menus plaisirs d'au- Irui. En ce moment-là , nous sommes au manège pour le visiteur, lequel d'ordinaire se tient nonchalamment assis , faisant galerie, jugeant les coups , parlant peu pour son propre écot, regardant de temps en temps l'interrogeant ami, pour lui communiquer do regard , s'il nous tiouvc d'une intelligence , d une voix, d'un geste et d'un poil qui lui paraissent sortables. Cette espèce de curiosité , à la nianière de celle (pie l'on apporte au Jardin du roi , m'est importune, me lâche ; et plus d'un démonstrateur, dont je pourrais bien dire le nom, s'est mal trouvé de son impertinente obligeance.
Je me hâterai d'ajouter que j'avais tort ce jour-là, comme on va le voir; mais mon observation subsiste.
— Votre empresseineat bien aima.ble , n)(i.dit M. Richaud en me prenant la main, m'a empêché de vous prévenir. Je vous amène un admirateur. — Vous ét''s vr.iiment...
J'allais , ma fui ! répondre : Vous éles vraiment trop !)oï!, envoyez ce monsieur au parterre; mais je vctiais de jeter un coup d'œil sur celui dont ma nouvelle connaissance s'était fait compagnie, et un adroit sens suspendu , accompagné d'une inclination polie, c uipa ma phr.isc boudeuse; car il n'y avait plus qu'à remercier et à faire une récej)tion convenable.
Le nouveau venu se nommait M. Lafargue ; il n;e connaissait de longue date : il se trouvait à Lyon lors de mes TOME u, JQ
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premiers débiUs; on le citait pnrmi ces jeunes negocians que les familles envoyaient alors chez leurs divrrs correspoutlans des principales villes, pour leur faire faire une sorte de tour de France indiîstriel. Lyon fut pendant longtemps le rendez-vous de celte brillante aristocratie du commerce, et j'en fréquentais les membres les plus distingués, à cette heureuse époque où M"!^ Lobrcéiu me comptait parmi ses pensionnaires.
Nous aimons que l'on nous rappelle notre jeunesse, et, si je ne l'ai dit ailleurs , je le dis ici , nous aimons , surtout lors de notre grande renommée, à retrouver les persoiuies qui assistaient à nos essais : c'est un petit chatouillenient d'amour-propre , dont le cœur le plus stcYquc a de la peine à se défendre.
J'eus donc un grand plaisir à me trouver en présence de l'un des premiers témoins de mes efforts pour mériter ma réputation et me faire un nom sonore.
— Je viens , me dit M. Lafargue , vous remercier d'avoir tenu parole. Je fus un de vos bons prophètes à Lyon , et mon orgueil était intéressé à vos succès. — Prenez garde alors! lui dis-je, il y a de l'iiKhilgence pour vous-même dans ce jugement... Cependant , il faut en convenir, depois Lyon j'ai monté en grade ; mais je rre suis pas arrivé sans peine. — Estrjce que l'on arrive tout brandi à la gloire? dit à son tour M*. Richaud. — Vous avez eu le mérite de l'étude, et le mérite plus grand d'avoir vaincu les premières diflicultés, répliiiua M. Lafargue. Pour moi , ajoufa-l-il , en fait d'art, je n'estime bien que ce que l'on acquiert à grands frais; souvent on m'a trouvé singulier, mais je n'aime pas que l'on regarde le talent comme l'effet seulement d'une bonne santé intérieure. — Ah ! s'écria le négociant de la Rousselle , Monsieur vous a donc connu quand vous faisiez votre mue?
L'air dont fut dit le mol, plutôt que le mot lui-même, nous mit en gaîté. Dès ce moment l'étiquette disparut , nous fûmes à notre aise : la causerie devint animée , pétillante,