‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 175 sur 232 · CHAPITRE XIV. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. S

sans façon , décousue , c'est-à-dire charmante , et nous nous roconnûmes pour vieux timis.

Héritier d'une fortune qui su fisait à la modestie de ses goûts, M. Lafargue (juitla le commercB de i)orine heure ; il aimait l'étude, il aimait surtout les arts. Il ch;uilait avec un goût rare; sa mémoire était rem[)lie de mélodies de Duny, de Philidor, de Monsigiiy, de Grétry et de Dalayrac ; il avait fré(juenté les grands artistes, non point eu jeune homme (jui veut se distraire, mais en véritable adorateur; il avait vu tout notre ancien Théâtre-Français; il datait ses premières jouissances en tragédies, des représentations de Dnmesnil à Versailles ; les manières de Clairon et de Lekain lui étaient pré>entes; il en savait les traditions les plus précieuses. M. L;ifargue voyait peu le monde, on peut même dire qu'il ne le voyait pas. Ou le rencontrait au ihc'â're en de bien rares occasions : il s'élail fait un trésor de jouissances intérit ures qu'il craignait de dissiper ; ses souvenirs et sa vive iujagination lui gâtaient un peu le présent ; par dessus tout il redoutait une exécution médiocre. Ses livres et ses cahiers de musique, la plupart copiés de la main même de Rousseau, charuiaii nt sa solitude : c'était l'anachorète des arts. Les amateurs sont d'ordinaire cnlievrés, leur admiration est tout feu , tout flanimes, elle se répand au dehors , s'ingénie à trouver un public; si elle n'est fanatique, elle n'est ()as. Chez M. Lafargue ce sentiment était une espèce de piété, un culte mystérieux où l'ame seule avait part : aussi avait-il dit , lors de la grande querelle des Gluckisîes et des Piccinistes : — Je vois que les arts ont plus de missionnaires qu ils'u'ont de religi( ux ; ces gens-ci les comprennent comme saint Dominique; ne vaudrait-il pas mieux les goûtei comme sainte Thérèse !

La retraite a cela de bon (ju eu reposant les passions elle hiisse le caractèie reprendre sou niveau ; les qualités qui sont nniqui-meiit l'eflel du contact du monde s'en vont devant les (jualilés r.'( Iles et permanentes. La retraite avait donné à M. Lafargue un caractère , pour ainsi dire, trans-

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parent» Quel cœur I quelle ame! quelle science ! et comme il connaissait bien la plus utile de toutes : sentir le temps et vivre en repos.

Cependant il ne lui fut pas toujours possible de cacher sa vie; et , un peu avant mon premier voyage dans !e Bordelais, ses compatriotes le nommèrent député à l'une des le'gislatnrcs qui suivirent la chute de Robespierre. Cette réponse laconique, et si vraie qu'elle est tonte une Irgende historique , est de lui : — Vous allez siéger? lui dit-on. — Non, je vais m'asseoir, répondit-il.

« J'ai cru , disait-il une autre fois, en paraphrasant cette première pensée, j'ai cru que j'avais été envoyé au devant des factions poiu' les désarmei-, au milieu des partis pour les réunir; j'allais bravement aux ennemis du repos public pour leur ôter ou l'audace du crime ou l'espoir de l'impunité : j'ai vu qu'il n'y avait rien à faire qu'à toucher des myriagrammes , et j'ai résumé ainsi 1 histoire dun député : Je vins et je m'assis ; je bus et je dormis ; je me lève et je pars. Vive la république! »

Ce me fut une bonne et douce connaissance que celle de M. Lafargue : je le vis peu, il est vrai, et même à mon dernier voyage à Bordeaux , je ne pus lui être présenté; il avait pris le parti d'une retraite absolue. Mais , chaque fois que je le voyais , son entrelien me laissait une émotion durable; je n'ai jamais connu d'hommes plus paisiblement entraînant et qui vous laissât plus de souvenirs : quand il était parti , vous étiez encore en sa compagnie.

H n'est guère personne qui n'adopte par dessus tous un ouvrage (ju'il aime, qu'il cite, dont il se nourrit. Voir cet ouvrage, c'est connaître l'homme, c'est savoir ses goûts et la pente naturelle de son esprit et de son cœur , c'est connaître pour ainsi dire sa vie secrète. Le petit carême de Massillon était la lecture de prédilection de M. Lafargue. Je le vois encore dans sa chambre, ornée de tentures représentant la reine de Suba offrant des présens à Salomon,

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